“La Déviation” Moebius, 1974


Une œuvre de Moebius, l’une des plus remarquables sur le plan plastique, l’une de ses plus importantes dans sa carrière, celle complexe, originale, d’un dessinateur de bandes dessinées nommé Jean Giraud et auteur à succès de la série Lieutenant Blueberry devenu petit à petit un créateur au style unique et à l’univers singulier et envoûtant, reconnu comme un des plus grands maîtres dans son domaine quand il a pris le pseudonyme de Moebius.

Moebius, "La déviation"
Moebius, “La déviation”

Il s’agit de la planche finale de la bande dessinée intitulée La déviation, publiée en 1973 dans le journal Pilote. Elle est signée du nom de Gir, c’est-à-dire de l’auteur qui n’est plus Jean Giraud et pas encore Moebius. Le dessin reste encore proche de celui de Lieutenant Blueberry, précis et insistant, lourd de détails accumulés et comportant encore beaucoup de textes écrits en capitales, inscrits dans des bulles ou dans des cases. Mais le réalisme a disparu, remplacé par la caricature pour la case du haut et le fantastique pour les deux cases montrant des paysages, l’un, terrifiant, de la ville, l’autre, tout aussi menaçant, d’une île dans la mer vue depuis la côte.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Dans la première case, l’auteur s’est représenté lui-même de façon caricaturale sur une scène de théâtre, accompagné de figures grotesques, dans un esprit proche de celui de Crumb. Le paysage urbain de la deuxième case illustre la ville de La Rochelle sur le mode fantastique. La composition rappelle autant les dessins de l’architecte futuriste Sant’ Elia que les décors et l’affiche du film Metropolis de Fritz Lang. Il s’agit d’une accumulation de gratte ciel, d’usines, de routes, de ponts destinés à évoquer une ville de l’avenir, qui occupe tout l’espace en faisant disparaître le ciel, tandis que la côte vue au premier plan est à ce point recouverte d’une telle hauteur d’immondices que seule y apparaît encore la pointe du clocher d’une église. Cette vision apocalyptique est donnée comme une représentation des faubourgs de La Rochelle. Le dessin y est précis et rond, sans ombre, les modelés étant obtenus par des hachures si caractéristiques du style de Giraud et qu’on retrouve à la même époque aussi bien chez Hermann que Bilal. S’il s’agit d’un cauchemar, l’humour n’en est pas absent, non moins que les gags, puisqu’on y découvre de nombreuses représentations de formes sexuelles dans l’architecture, ainsi que la présence incongrue d’un aérostat et de l’avion de Blériot perdus au milieu des édifices.

La troisième case permet de découvrir une île volcanique hérissée de nombreux pics, couronnée d’un cratère d’où sort une fumée noire tandis que s’en écoulent des filets de lave. Un château médiéval est construit sur l’un de ses flancs. Si elle est donnée comme une vue de l’île de Ré, il s’agit là encore d’une vision d’horreur tant cette « île noire » apparaît menaçante, en contraste total avec l’attitude des personnages qui la regardent au premier plan, installés sur des massifs de pierres appareillées représentant un quai à l’aspect mycénien. Les faces des énormes blocs dessinent les trois lettres du mot « FIN », ainsi qu’à droite, les mots écrits en capitales « DE LA DEVIATION » et la signature «  GIR » gravés en creux.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Allant de pair avec le style de ces dessins, on aura compris ici que l’auteur, jouant de la contradiction entre ce qu’il représente et ce qu’il nomme, tombe dans l’absurde et l’inquiétant. Ce faisant, il crée une toute nouvelle forme de bande dessinée qu’il développera sous le nom de Moebius, en même temps qu’il invente un nouvel univers appelé à connaître un grand retentissement.

Cette planche sera vendue dans le cadre de la vente de BAnde dessinées , le 5 mai prochain.