Autour des Cahiers du Regard, collection Pierre et Franca Belfond


Francis Picabia - Je vous attends

Francis PicabiaJe vous attends, circa 1948

Le tableau Je vous attends, est un magnifique exemple de la dernière période de Francis Picabia. Auteur d’Udnie, l’un des premiers tableaux abstraits, l’une des œuvres majeures du 20e siècle, Francis Picabia compte parmi les très grands artistes de son époque, parmi les plus fantasques aussi et déroutants.

On ne compte pas dans son œuvre les périodes qui se succèdent, les manières qui s’enchaînent, se superposent et se prolongent, les retournements, incohérences et contre-pieds, les sujets énigmatiques, paradoxaux et parfois choquants, le métier montrant une facture tantôt finie, tantôt relâchée ou qui passe du sommaire au banal et à l’expéditif. L’ensemble reste difficile à saisir d’autant que s’y ajoutent un comportement de dandy, de provocateur et l’image d’un personnage cynique et désabusé. Il y a un mystère Picabia, généré de son vivant et entretenu longtemps après sa disparition, qui lui a nui. Il a été maintenant largement élucidé, grâce aux recherches et à la sagacité de plusieurs historiens de l’art qui se sont penchés avec attention sur son œuvre et ont voulu comprendre en profondeur sa démarche : au premier rang de ceux-ci, Arnauld Pierre. Ce jeune et brillant historien d’art, à partir de la période mécaniste ou machiniste de l’artiste, celle de l’époque du dadaïsme, de la revue 391, celle qui correspond au porte bouteille et à l’ urinoir de Marcel Duchamp, a découvert les sources de Picabia, puis a mis à jour et compris sa méthode. Cultivant l’absurde, recherchant l’anonymat, recourant à sa manière au ready made, pratiquant l’iconoclasme, déterminé à en finir avec le bon goût et le système des beaux arts, Picabia a érigé en méthode la pratique de la copie, de la citation, du détournement, de l’appropriation et de l’indifférence, qu’il a associée simultanément, en poète, à son goût pour les inscriptions, les mots, les lettres, les chiffres, l’écrit ; cette méthode lui a tenu lieu d’inspiration, de contenu, de motif et de métier. Parmi ses œuvres les plus célèbres, Prostitution universelle de 1916 voit son motif recopié d’un magazine de vulgarisation scientifique et les mots qui le complètent extraits d’un texte déjà publié et sans rapport. Francis Picabia a été comme Marcel Duchamp, l’un des artistes dadaïstes les plus originaux et conséquents et l’est resté toute sa vie. C’est ce que montre ce tableau peint vers 1948 intitulé Je vous attends.

D’un beau format (81 x 100 cm), peint à l’huile sur toile, ce tableau est caractéristique de sa nouvelle manière : une partie des œuvres exécutées par l’artiste dans ce qui sera sa dernière période qui court de 1945 à sa mort en 1953 est partagée entre l’abstraction et une figuration tellement transposée qu’elle en devient difficilement reconnaissable. Picabia s’est à ce moment rapproché de jeunes artistes abstraits qui vont occuper bientôt une place de premier plan à Paris, Henri Goetz, Christine Boumeester, Jean-Michel Atlan. Il expose dans les galeries en vue, dans les salons importants. Son travail est à nouveau considéré ; Pierre Soulages l’écoute. Dans ce tableau, abstrait si l’on veut, s’impose une figure : il s’agit d’un visage ou plutôt d’un masque. On en voit le contour, avec à l’intérieur l’indication des yeux, l’arête du nez, la bouche, démesurée, et les oreilles, en même temps qu’un phylactère incisé de traits parallèles s’y trouve déroulé. Le fond sur lequel est inscrite cette forme est parsemé de taches lumineuses. Picabia à cette époque utilise souvent le motif du masque, en même temps que ceux du phallus et de la vulve, qu’il transpose en s’inspirant visiblement de l’art primitif, en particulier des sculptures africaines et océaniennes. Ici le motif ne se détache pas du fond, il y est intégré, la lueur qui l’éclaire venant de l’intérieur, conférant à cette évocation rendue brutale par l’exagération des yeux et de la bouche une part de violence et de mystère bien propres à séduire André Breton, qui avait retenu ce tableau pour le reproduire dans son ouvrage Le surréalisme et la peinture.
Avec son titre énigmatique, le tableau Je vous attends est une œuvre magistrale d’un artiste toujours capable de se renouveler et de surprendre. Il provient de la collection Pierre et Franca Belfond, célèbres éditeurs, notamment dans le domaine littéraire et celui de l’art, où ils se sont illustrés avec la publication des Cahiers du regard.



Jacques Majorelle et ses contemporains


Bernard Boutet de Monvel (1881-1949) Fez, 9 heures 1918 Huile sur toile 98 x 98cm Estimation : 120 000-180 000€

Bernard Boutet de Monvel (1881-1949)
Fez, 9 heures 1918
Huile sur toile
98 x 98cm
Estimation : 120 000-180 000 €

Bernard Boutet de Monvel est le peintre de la « jet set » des années 20 à Paris comme à New York, il est le portraitiste le plus demandé par la café society américaine, et l’un des peintres les plus fêtés.

Notre tableau provient de la collection de Paul Manship, grand sculpteur américain des années 30. Ce dernier est très reputé aux Etats Unis pour sa sculpture Prometheus, qui orne la fontaine du Rockefeller Center à New York.

Dès 1908, le couturier Paul Poiret avait repéré son talent et sa « peinture rectiligne », déchaînant alors la critique posait pourtant les fondements de ce que sera plus tard la peinture Art Déco. Aviateur couvert d’honneur pendant les premières années de la 1ère guerre mondiale, il est muté au Maroc et reprend ses pinceaux qu’il n’avait plus touchés depuis la déclaration de guerre. Il peint de sa terrasse la ville de Fez à toutes les heures du jour, dont les murs à la matière solide qu’il maçonne au couteau et synthétise à l’extrême, deviennent une juxtaposition de rectangles que délimitent rigoureusement des segments de droites tracés à la règle. Bernard Boutet de Monvel laisse en un an et demi une vision singulière et puissante du Maroc, loin des clichés orientalistes, une vision s’attachant à dégager les lignes de force et les valeurs de cette architecture séculaire ; une vision n’ayant jusqu’alors pas d’égal et ayant, pour cette raison, profondément influencé son ami Jacques Majorelle.



Liuba et Ernesto Wolf : L’art de la collection


Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

La collection d’Ernesto et Liuba Wolf a sans doute été l’une des plus importantes et surtout l’une des plus originales qui ait été rassemblée dans la deuxième moitié du 20e siècle. Elle a pour origine l’Amérique du Sud mais ses fondements sont en Europe. Elle a couvert plusieurs domaines réunis de façon très complète, mais, semble-t-il, sans rapport les uns avec les autres, puisqu’on y trouvait du verre, des verres depuis la Mésopotamie jusqu’à l’art baroque à la fin du XVIIIe siècle, des livres illustrés et des manuscrits enluminés du Moyen Age et de la Renaissance, de l’art africain représenté par un seul type d’objet, la cuiller, un petit groupe d’œuvres d’art du 20e siècle de Chagall à Poliakoff, des livres illustrés et des estampes du 20e siècle, de Toulouse-Lautrec à Picasso, de nombreux objets d’art provenant de l’Antiquité et du Moyen Age, ainsi que de l’art islamique ancien tel qu’il est célébré aujourd’hui au musée du Louvre.
On pourrait croire à un mélange très hétéroclite et sans cohérence aucune. En réalité pour plusieurs de ces ensembles, il s’agissait de collections complètes constituées de pièces rares et patiemment choisies pour leur qualité esthétique. Ainsi la collection consacrée au verre, une marque rare d’intérêt pour ce matériau fragile et solide, dur et transparent, a-t-elle été constituée de centaines de pièces de toutes les époques et de toutes les civilisations, principalement de l’Antiquité, du Moyen Age et de l’Islam, puis donné par Ernesto Wolf au Landesmuseum de Stuttgart. La collection de cuillers en provenance d’Afrique comporte de son côté 125 numéros. Les livres et manuscrits du Moyen Age au 20e siècle vont d’un Ars Moriendi illustré et édité à Cologne en 1479 au Jazz de Matisse édité à Paris par Tériade en 1947. La collection pour Ernesto Wolf constituait l’incarnation de l’excellence, elle était synonyme de la plus haute culture.

Livre d’heures à l’usage de Rouen, circa 1440

Livre d'heures à l'usage de Rouen, circa 1440

Ernesto Wolf était un industriel d’origine allemande, né en 1918 à Stuttgart. Venant d’Argentine où ses parents s’étaient réfugiés avant la guerre, fuyant leur pays dès 1932, il s’était établi au Brésil dans les années 50 où il rencontra son épouse Liuba (1923-2005), d’origine Bulgare, qui était sculpteur et avait été élevée par Germaine Richier à Paris. Ainsi à côté de ses activités professionnelles dans l’industrie du meuble et le commerce du coton, Ernesto Wolf fondera à São Paulo la galerie São Luis, qui soutiendra les artistes brésiliens. Les collections qu’il a réunies avec son épouse constituent la troisième partie de ses activités, sans doute pour lui la plus essentielle. Dans chacun des domaines qui vont être dispersés avec soin par la maison de vente Artcurial, la collection de verre étant à présent conservée dans un musée, retenons quelques exemples : ainsi une statuette en marbre provenant d’Anatolie, particulièrement « moderne » pour une sculpture datant de près de 5000 ans. La simplification des formes, la stylisation de la silhouette avec le mouvement des épaules et des hanches et surtout le traitement de la tête et son rapport au cou, le polissage de la surface, la netteté des lignes en font une œuvre exceptionnelle, comme l’est l’aquamanile du Moyen Age d’origine allemande, si lointain et si proche. Voyons le tableau de Georges Rouault, une œuvre de 1938-1939. Le sujet, une figure de clown, est très familier à l’artiste. Il est ici vu de profil. Le style si caractéristique de Rouault est représenté par ses couches épaisses de peinture, le traitement par blocs de l’ensemble et le clair-obscur qui renforce l’esprit dramatique contenu dans cette figure symbolique.

Serge Poliakoff (1900-1969) Composition, 1966

Serge Poliakoff (1900-1969)
Composition, 1966

Le tableau de Serge Poliakoff peint en 1966, évidemment abstrait, présente comme en écho quelques-uns de ces traits, notamment celui du clair-obscur. Parmi les très rares et précieux manuscrits enluminés figurant dans la collection de ce membre actif de l’Association Internationale de Bibliophilie se trouve un livre d’Heures en provenance de Rouen, très largement décoré de miniatures en pleine page, de vignettes et de marges ornées avec générosité selon le goût du milieu du XVe siècle. Certaines enluminures ont été réalisées à Rouen par le Maître de Talbot, dans les années 1440. D’autres, de Robert Boyvin, sont postérieures à la confection de ce livre et ont été rajoutées à l’ensemble en 1502, comme preuve supplémentaire du « prix » que son propriétaire de l’époque attachait à un ouvrage déjà somptueux.

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

L’art du livre illustré a franchi les siècles. L’un de ses sommets se trouve dans Jazz d’Henri Matisse, paru en 1947, où les formes colorées alliées au blanc de la feuille créent l’architecture de la page. Regardons enfin parmi des dizaines de modèles cette cuiller Fang du Gabon en bois sculpté. L’ustensile voit son manche travaillé en torsade ajourée et son extrémité ornée d’une tête stylisée. Dans ces objets utilitaires qui sont toujours traités de façon anthropomorphique, ici le corps de la figurine est-il constitué par le manche et le cuilleron. Le rapport est facile à trouver avec une autre cuiller de l’éthnie Dan de Côte d’Ivoire, où tout se trouve inversé : le manche est constitué d’un buste cylindrique étroit surmontant deux jambes réunies par le bassin, qui permettent à l’objet de tenir debout. C’est le cuilleron qui fait ici office de tête. L’imagination est sans fin.

L’art de la collection est aussi un acte de création. On le voit avec la collection d’Ernesto et Liuba Wolf, où, dans chacun de ses domaines, les œuvres réunies avec tant de science et de goût entrent en correspondance et se répondent.



Marcelle Ackein (1882-1952), « Passantes », circa 1935


L’Afrique noire, constitué un sujet de prédilection pour les peintres au XXe siècle à partir des années 20.

Marcelle Ackein, "Passantes"

Marcelle Ackein (1882-1952)
« Passantes », circa 1935

La « Croisière noire », lancée par André Citroën et conduite par Georges-Marie Haardt de 1924 à 1925, est sans doute pour beaucoup dans l’intérêt qu’elle suscite, qui culminera en 1931 avec la construction du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie situé à la Porte Dorée à Paris. Le music-hall, la littérature, le cinéma ont fait le reste. Parmi tous les artistes qui se sont rendus en Afrique l’un des plus personnels est une femme peintre, Marcelle Ackein. Elle est née à Alger en 1882, et décédée à Paris en 1952. Elle a fréquenté l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris et exposé régulièrement dans les Salons. Elle a participé à la décoration de la Cathédrale du Souvenir africain à Dakar consacrée en 1936 et elle est présente à l’Exposition internationale de Paris de 1937.

Marcelle Ackein s’est rendue au Maroc en 1920, de là en A.O.F., au Sénégal, au Soudan, en Guinée, au Niger. Toute son originalité tient dans son art de la composition, dans son traitement de la figure et de l’espace, dans l’ampleur des formats requis et dans sa facture, maçonnée, construite, traduisant le labeur et dont l’aspect mat évoque le rendu de la fresque. Le tableau Passantes, peint autour de 1935, constitue un exemple magnifique de son style. Occupant un grand format, mesurant plus de 2m de haut, il représente, installé au premier plan, un groupe de trois femmes africaines en costume traditionnel et portant un panier sur leur tête. Au deuxième plan, c’est-à-dire plus en hauteur, un bananier avec un groupe de deux hommes en costume militaire. Au troisième plan, c’est-à-dire loin derrière en haut de la composition, deux hommes sont assis, tandis que la partie supérieure est occupée par la ligne du bord de mer, l’eau où se voit un petit bateau, un paquebot, un phare sur un rocher, enfin la rive opposée dessinée par une côte rocheuse.

Marcelle Ackein<br />« Passantes » (détail)

Marcelle Ackein (1882-1952)
Passantes, circa 1935 (détail)

Ce qui compte au-delà de la description réside dans le savant agencement entre ces différents groupes et plans, étagés en hauteur, traduisant l’espace, mais refusant la profondeur. Ce qui retient se trouve dans le rapport entre les figures du premier plan déplacées vers la droite et le paysage au fond traité en frise, en passant par les plans intermédiaires décalés à gauche, décalés à droite. Ce qui frappe ressort de la stylisation des formes et de leur traitement très géométrique : pas de modelé, des aplats, des volumes traités en facettes, comme celui du dos et des bras du personnage du premier plan. Des ombres simplifiées, des couleurs atténuées. Ce qui fascine, c’est la technique utilisée, une juxtaposition de touches épaisses de peinture posées verticalement et par rangées horizontales, patiemment, systématiquement, de façon à donner à la surface picturale une structure homogène, régulière, unificatrice, la présence insistante de la matière allant de pair avec la stylisation de la forme et la maîtrise de la composition.

Un style reconnaissable et unique, mais en même temps bien dans le goût des années 20 et 30, marqué par André Lhote, reprenant les formules de Boutet de Montvel, proche de Lyonel Feininger, une représentation altière et parfaitement évocatrice, mais en même temps qui ne dédaigne pas le décoratif : l’art de Marcelle Ackein, à redécouvrir et à apprécier. D’ores et déjà, “Passantes” représente l’un de ses chefs d’œuvre et cette oeuvre sera présentée aux enchères dans la prochaine vente de Tableaux Orientalistes du 5 juin 2012.



Deux sculptures de Julio Gonzàles (1876 - 1942)


Un relief de Julio González, l’un des plus grands sculpteurs de la première moitié du XXe siècle, catalan, ami de Picasso, l’un des inventeurs de la sculpture en fer, auteur de Tête dite Le Tunnel (vers 1934), l’un de ses chefs d’oeuvre bouleversant de force et d’invention, mais aussi de la sculpture réaliste La Montserrat, installée au Pavillon de la République espagnole à l’Exposition internationale de 1937 à Paris aux côtés de Guernica et de la Fontaine de mercure de Calder.

Julio Gonzales, Le poete

Julio Gonzalez, Le poete

Profondément marqué par Puvis de Chavannes, proche de Maillol, Julio González commence à travailler le métal à la fin des années 20. Ses premières œuvres en fer forgé et soudé sont exécutées au contact de Picasso : L’Arlequin, de 1929 est une sculpture en ronde bosse encore dans l’esprit cubiste. Dans le même temps, González s’intéresse au masque, à la forme du masque et à la tête, propice à la décomposition et à la construction, comme Archipenko, Pevsner et Gabo, Laurens et Lipchitz, comme Gargallo aussi. González a recours à la plaque de métal qu’il découpe et dont il superpose les feuilles. C’est ce que montre l’œuvre Pilar au soleil de 1929 (Paris, Centre Pompidou- Musée national d’art moderne), où l’artiste joue des pleins et des vides tout en travaillant avec des aplats. Entre le premier plan et le deuxième qui est aussi le fond s’installent les ombres.

L’œuvre intitulée Masque dit Le Poète de 1929 appartient à la même veine. La partie gauche du visage est en relief, comprenant le front, la cavité de l’œil en découpe, l’arête du nez, la bouche également en découpe, la joue et le menton. Cette forme est disposée sur un deuxième plan au contour plus simple, dans laquelle les deux yeux sont indiqués par des entailles et la chevelure dessinée au moyen de rayures. L’ensemble est présenté sur une plaque où se trouvent la signature et la date. Ce bas relief est une œuvre très caractéristique de González, proche de celle intitulée Roberta au soleil I (IVAM, Valence), moins cubiste que d’autres qui lui sont contemporaines, plus expressive parce que moins abstraite, et d’une grande rareté. Elle a été exposée dans la rétrospective Julio González, organisée en 1983 par Margit Rowell au Guggenheim Museum de New York.

Julio Gonzalez, La femme au chapeau

Julio Gonzalez, La femme au chapeau

Une autre sculpture, “Femme au chapeau” est également proposée aux enchères le 30 mai prochain.



“La Déviation” Moebius, 1974


Une œuvre de Moebius, l’une des plus remarquables sur le plan plastique, l’une de ses plus importantes dans sa carrière, celle complexe, originale, d’un dessinateur de bandes dessinées nommé Jean Giraud et auteur à succès de la série Lieutenant Blueberry devenu petit à petit un créateur au style unique et à l’univers singulier et envoûtant, reconnu comme un des plus grands maîtres dans son domaine quand il a pris le pseudonyme de Moebius.

Moebius, "La déviation"
Moebius, “La déviation”

Il s’agit de la planche finale de la bande dessinée intitulée La déviation, publiée en 1973 dans le journal Pilote. Elle est signée du nom de Gir, c’est-à-dire de l’auteur qui n’est plus Jean Giraud et pas encore Moebius. Le dessin reste encore proche de celui de Lieutenant Blueberry, précis et insistant, lourd de détails accumulés et comportant encore beaucoup de textes écrits en capitales, inscrits dans des bulles ou dans des cases. Mais le réalisme a disparu, remplacé par la caricature pour la case du haut et le fantastique pour les deux cases montrant des paysages, l’un, terrifiant, de la ville, l’autre, tout aussi menaçant, d’une île dans la mer vue depuis la côte.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Dans la première case, l’auteur s’est représenté lui-même de façon caricaturale sur une scène de théâtre, accompagné de figures grotesques, dans un esprit proche de celui de Crumb. Le paysage urbain de la deuxième case illustre la ville de La Rochelle sur le mode fantastique. La composition rappelle autant les dessins de l’architecte futuriste Sant’ Elia que les décors et l’affiche du film Metropolis de Fritz Lang. Il s’agit d’une accumulation de gratte ciel, d’usines, de routes, de ponts destinés à évoquer une ville de l’avenir, qui occupe tout l’espace en faisant disparaître le ciel, tandis que la côte vue au premier plan est à ce point recouverte d’une telle hauteur d’immondices que seule y apparaît encore la pointe du clocher d’une église. Cette vision apocalyptique est donnée comme une représentation des faubourgs de La Rochelle. Le dessin y est précis et rond, sans ombre, les modelés étant obtenus par des hachures si caractéristiques du style de Giraud et qu’on retrouve à la même époque aussi bien chez Hermann que Bilal. S’il s’agit d’un cauchemar, l’humour n’en est pas absent, non moins que les gags, puisqu’on y découvre de nombreuses représentations de formes sexuelles dans l’architecture, ainsi que la présence incongrue d’un aérostat et de l’avion de Blériot perdus au milieu des édifices.

La troisième case permet de découvrir une île volcanique hérissée de nombreux pics, couronnée d’un cratère d’où sort une fumée noire tandis que s’en écoulent des filets de lave. Un château médiéval est construit sur l’un de ses flancs. Si elle est donnée comme une vue de l’île de Ré, il s’agit là encore d’une vision d’horreur tant cette « île noire » apparaît menaçante, en contraste total avec l’attitude des personnages qui la regardent au premier plan, installés sur des massifs de pierres appareillées représentant un quai à l’aspect mycénien. Les faces des énormes blocs dessinent les trois lettres du mot « FIN », ainsi qu’à droite, les mots écrits en capitales « DE LA DEVIATION » et la signature «  GIR » gravés en creux.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Allant de pair avec le style de ces dessins, on aura compris ici que l’auteur, jouant de la contradiction entre ce qu’il représente et ce qu’il nomme, tombe dans l’absurde et l’inquiétant. Ce faisant, il crée une toute nouvelle forme de bande dessinée qu’il développera sous le nom de Moebius, en même temps qu’il invente un nouvel univers appelé à connaître un grand retentissement.

Cette planche sera vendue dans le cadre de la vente de BAnde dessinées , le 5 mai prochain.



Le “Christ en croix” de Charles Le Brun


Charles Le Brun a été l’un des grands peintres français du XVIIe siècle. Son nom est synonyme du siècle de Louis XIV et restera pour toujours lié à ceux de Le Vau et de Le Nôtre. Il a été le patron de toutes les grandes entreprises de l’époque, celle du château de Vaux, de l’hôtel Lambert à Paris, du château de Versailles, de la direction de la Manufacture des Gobelins, de la fondation de l’Académie royale de peinture. Il a été l’un des héritiers de Simon Vouet et considéré à l’égal de Nicolas Poussin. Il a peint de grands décors, à l’époque et pendant longtemps, considérés comme étant la « grande » peinture, la seule qui vaille, mais son œuvre de peintre de chevalet reste peu abondante, et moins connue et par conséquent moins appréciée, bien qu’elle compte beaucoup de chefs d’œuvre, tels que Hercule terrassant Diomède (Nottingham, Castle Museum and Art Gallery), La mort de Caton (Arras , Musée des Beaux-Arts, L’adoration des bergers, Paris , Musée du Louvre), son dernier et très émouvant tableau. Elle est d’autre part aujourd’hui rarissime.

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Le Christ en croix qui se trouve dans la vente de la collection Jacques Thuillier le 28 mars 2012 appartient à cette catégorie. Il est d’autant plus remarquable qu’il se situe dans les débuts de l’artiste, vers 1638-1639 à une date proche du célèbre Christ en croix qui a appartenu à Catherine II de Russie et se trouve aujourd’hui au Musée Pouchkine à Moscou.  Ce tableau a été à ce point célèbre que Charles Le Brun en a exécuté des variantes : une de celles-ci, peinte sur bois, se trouve au Musée départemental Georges de La Tour à Vic-sur-Seille. Il présente de profondes modifications en bas de la composition pour le paysage et l’introduction des personnages ainsi que le traitement des angelots dans le ciel, qui améliorent considérablement la vision d’ensemble de l’œuvre. Ce tableau a été gravé par François Poilly du vivant de Le Brun.

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Une autre version, celle-ci peinte sur toile, est de dimensions un peu plus grandes : elle présente peu de variantes par rapport à la précédente, et elle se trouve même de qualité supérieure quant à sa facture et à son raffinement coloré. L’existence de ces deux tableaux montre bien le succès rencontré par Le Brun à ses débuts et la demande importante à laquelle il était confronté. Il est extraordinaire que ces deux œuvres aient été retrouvées par Jacques Thuillier et qu’elles lui aient appartenu.

Jacques Thuillier, qui a été l’un des plus grands historiens de l’art de sa génération, est un spécialiste de l’art du XVIIe siècle. Il a notamment organisé en 1963 la première exposition rétrospective de Le Brun au château de Versailles ; son catalogue, écrit avec Jennifer Montaigu pour les dessins, est un modèle d’érudition et un ouvrage de référence.

le-brun-basLe tableau sur bois fait partie de la donation qu’il a effectuée avec son frère Guy Thuillier au musée de Vic-sur-Seille avec 79 autres peintures, lors de la création de ce musée destiné à abriter le Saint Jean Baptiste dans le désert de Georges de La Tour acquis par le département de la Moselle. Le tableau sur toile restait encore dans sa possession au moment de sa disparition. Il est proposé aujourd’hui aux enchères avec un ensemble d’oeuvres restant de sa collection.

Pour consulter le catalogue de la vente du 28 mars 2012 : cliquez ici.



Lucien Levy-Dhurmer, “Beautés de Marrakech”, 1930


Lucien Lévy-Dhurmer a été l’un des grands artistes français du mouvement symboliste à la fin du XIXe siècle. Ses œuvres, essentiellement au pastel, sont faites d’images à la fois simples et riches de sens, immédiatement lisibles et cependant mystérieuses, et qui ne s’oublient pas tant l’idée se trouve traduite dans la composition.

 Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930
Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930

Méduse, L’hiver, Mystère, Silence, qui sont conservées au Musée d’Orsay, tout comme ses portraits de Georges Rodenbach et de Pierre Loti avec lesquels il était lié, comptent parmi les chefs d’œuvre de l’époque. La période symboliste de Lévy-Dhurmer a toutefois été brève.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’artiste a évolué en se tournant plus vers le réalisme et à la faveur de ses voyages nombreux, au Moyen-Orient et notamment en Afrique du Nord, comme le montre cette œuvre “Beautés de Marrakech”, exécutée vers 1930 au pastel, technique qu’il a continué à préférer, utilisée ici dans un grand format. Elle représente trois personnages féminins typiques de ce pays avec leurs voiles, leurs tatouages, leurs bijoux et leur chevelure apprêtée. La composition est fondée sur un triangle isocèle très ouvert, les têtes des trois personnages se trouvant réunies au sommet, les mains de la figure centrale étant placées aux extrémités pour fermer l’ensemble.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’essentiel se trouve cependant dans le traitement des formes et des couleurs, où tout se confond, les bleus et les orangés, les vêtements et les chevelures, les motifs principaux et le décor, pour mieux faire ressortir les visages et l’intensité des regards. Une œuvre envoûtante.

Beautés de Marrakech, détail
Beautés de Marrakech, détail


François Pompon, L’Ours blanc (1927)


François Pompon, L'Ours Blanc, 1927
François Pompon, L’Ours Blanc, 1927

« L’Ours de Pompon », l’une des sculptures les plus fameuses du XXe siècle, connue par son sujet, et surtout par sa forme, simple, dense, fluide, lisse, alliant mouvement et stabilité, épure et justesse du rendu. L’Ours blanc, de François Pompon, on le voit au Musée d’Orsay comme dans le square Darcy à Dijon, dans les nombreuses répliques en marbre, en pierre, en bronze et tous les succédanés en céramique blanche que cette composition a suscités à l’époque et tard dans le siècle.

L'ours Blanc, 1927 (détail)
L’ours Blanc, 1927 (détail)

François Pompon a été un sculpteur animalier comme Antoine-Louis Barye, avant lui, comme Ewald Mataré à son époque. Son sujet est l’animal dans toutes ses positions, mais plutôt au repos, support de son travail sur la stylisation des volumes et la simplification du dessin pour arriver à une forme essentielle. La démarche de François Pompon n’est pas loin de celle que suivra plus tard Constantin Brancusi et il y a plus d’un point commun entre L’Ours de l’un et Le Phoque de l’autre : avec leur sens de la simplification, avec leur goût pour la synthèse, ce qui domine est bien leur aspect lisse, poli. La sculpture L’Ours blanc, ici dans sa version en marbre, est faite de volumes polis, parfaitement dessinés, qui s’enchaînent et sur lesquels vient glisser la lumière. L’Ours blanc est le chef d’œuvre de l’artiste qui devant le succès en a multiplié les exemplaires : celui-ci, en marbre, est autographe et de la plus belle provenance, puisqu’il a été exécuté pour être offert à l’architecte François Le Cœur ( 1872-1934), l’un des grands bâtisseurs du premier quart du XXe siècle, notamment à Paris, où il est l’auteur de bâtiments remarquables pour les centraux téléphoniques. François Le Coeur admirait particulièrement Pompon.

L’ours Blanc de François Pompon (lot 25) sera vendu le 21 novembre prochain dans la vente d’Art Deco. (catalogue complet à consulter ici)


Nicolas de Staël : “Nu couché”, 1954


Nicolas de Staël, de Staël, Staël : l’un des noms les plus fameux aujourd’hui dans le milieu de l’art. Nicolas de Staël est en effet un peintre apprécié du public comme des amateurs et des collectionneurs, dont les œuvres sont exposées partout dans le monde et figurent dans les plus prestigieux musées internationaux.

Nicolas de Staël, Nu couché, 1954

Nicolas de Staël, Nu couché, 1954

Sa célébrité lui est cependant conférée surtout par ses œuvres figuratives, dont quelques-unes sont en quelque sorte passées dans le domaine public, tant elles sont reconnaissables au premier regard. A rebours de la plupart des peintres du XXe siècle ayant évolué dans la peinture figurative à l’abstraction, Nicolas de Staël a parcouru le chemin inverse : il est passé de l’art abstrait, appris au contact de Magnelli et de Domela et où il excellait, à la peinture figurative à partir de 1952, notamment après avoir assisté en mars de cette année à un match de football en nocturne au Parc des Princes, dont il voulut retranscrire dans ses tableaux le spectacle.

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

La série des Footballeurs, précédée de quelques paysages et natures mortes exécutés quelques semaines plus tôt, a constitué le début de la nouvelle manière que Nicolas de Staël devait conserver jusqu’à sa fin tragique en 1955, où figurent les ensembles exceptionnels, et aujourd’hui tellement connus, des paysages de Sicile, des musiciens de jazz, des vues de port avec des bateaux, des natures mortes composées de bouteilles dans un coin d’atelier ou encore de mouettes en vol dans un ciel gris. Peu de personnages, aucune figure, quelques nus, dont celui-ci. L’un de ses chefs-d’œuvre.

Le tableau Nu couché date de 1954. Il a été exécuté à Ménerbes en Provence, où Nicolas de Staël s’était établi. Il montre une figure féminine, la chevelure noire, nue, couchée, les bras posés sur la poitrine, la jambe droite repliée, qui est vue en plongée, dans un format horizontal très prononcé. Le tableau est de grandes dimensions, mesurant 97 cm de haut pour 1,46 m de large. Il est parfaitement caractéristique des œuvres de cette période, celle des deux dernières années de sa vie, par sa composition, sa structure, son espace, ses couleurs, sa facture et naturellement son recours au sujet, où réside en fait toute l’originalité de Nicolas de Staël et toute sa force.

Si la composition est classique, le point de vue traditionnel, la représentation n’est en revanche ni l’une ni l’autre. Nicolas de Staël recompose les formes, simplifie les contours, élimine les détails, change les couleurs, ramène le motif dans le plan, joue de la frontalité. Il met des éléments colorés et hauts en pâte en relation pour créer des rythmes, dégager de l’énergie, imposer des chocs et des enchaînements, sans jamais décrire le sujet.

De la peinture figurative certes, mais surtout l’affirmation d’une structure et des couleurs dans le plan, un jeu entre des blocs morcelés et des grands aplats. A quoi s’ajoute cette facture si affirmée, faite de matière posée au couteau, voire à la truelle, et qui paraît justement maçonnée, avec ses couches successives où se voient dans les interstices toutes les couleurs qui ont servi à la construction de l’ouvrage. L’harmonie colorée n’appartient qu’à lui, composée de violets et de rouge, complétée de quelques touches de bleu et de jaune, avec une rudesse dans les accords qui renforce la puissance des rythmes. Un chef d’œuvre d’expression picturale, auquel il faut ajouter une provenance authentique et prestigieuse.

“Nu couché”, 1954 de Nicolas de Staël sera vendu le 6 décembre 2011 à 20 heures.