Pierre Chareau, Guéridon-Bibliothèque


Pierre ChareauUn meuble extraordinaire, dû à Pierre Chareau. Mais Pierre Chareau est surtout l’architecte d’un seul édifice, la Maison de verre, qu’il a construit entre 1928 et 1931 pour le Dr. Dalsace et son épouse rue Saint-Guillaume à Paris. Aidé de l’architecte Bernard Bijvoët qui fut un adepte dès la première heure du fonctionnalisme aux Pays-Bas, il a créé dans le cadre de cette commande qui comprenait une habitation et un cabinet médical, un bâtiment d’une audace inouïe, notamment en raison des contraintes de son insertion dans le site, où il a privilégié l’usage de la dalle de verre et les ossatures en acier apparentes.

Ces partis pris lui ont permis de livrer aussi bien des façades d’un radicalisme sans concession que de dégager des espaces intérieurs libres et modulables dans une esthétique inspirée de l’univers de la machine et par les doctrines du fonctionnalisme qui prévalaient en Europe dans les années 1920-1930. L’ouvrage, devenu une icône de l’architecture moderne a assuré la célébrité à son auteur a posteriori. Car Pierre Chareau a été connu de son vivant pour ses créations dans le domaine du mobilier et de la décoration intérieure. Ses meubles, ses luminaires, ses arrangements en ont fait l’un des maîtres de l’époque Arts déco, dans la continuité de la Sécession viennoise comme l’a été Robert Mallet-Stevens, mais davantage marqué par Adolf Loos que par Josef Hoffmann. De même que certains créateurs de cette époque, au premier rang desquels se trouve Eileen Gray, Pierre Chareau a su faire évoluer son style : il est passé du registre proprement décoratif où la recherche des profils élégants se conjugue avec le raffinement des matériaux, à la forme épurée, cubique, géométrique, plus ou moins dans le ton de l’esthétique générée par le fonctionnalisme.
10443306_vue-02_02C’est ce que montre à la perfection ce guéridon-bibliothèque en acajou et fer forgé réalisé par Pierre Chareau à la fin des années 1920. Il est composé de deux parties distinctes : une bibliothèque en bois de forme parallélépipédique reposant sur le sol, déployée en arc de cercle, dissymétrique et avec le casier supérieur constitué d’un important porte à faux; l’autre partie, un guéridon en bois à plateau circulaire reposant sur un piétement central en fer forgé, terminé par une grosse boule formant roulette, tenue par une double équerre. Le pied de cette table est réuni à la bibliothèque par un double bras monté sur une charnière fixée à une platine rectangulaire vissée en partie basse sur le montant latéral de la bibliothèque, permettant à cet élément d’être déplacé selon un trajet en arc de cercle.
Les meubles articulés ont été l’une des marques de son art : coiffeuse en deux parties mobiles, bureau avec élément pivotant, guéridon à plateaux en éventail. Ici l’ensemble est extraordinaire, né du rapport entre deux éléments distincts, la simplicité de leur forme, la perfection de leurs lignes et de leurs proportions qui se répondent rythmiquement, les contrastes opérés entre le meuble de rangement vertical, courbe et dissymétrique et le guéridon, horizontal, circulaire, accompagné de son piétement ouvragé, la place qu’ils occupent dans l’espace étant encore accentuée par la mobilité de l’un par rapport à l’autre. Meuble utilitaire, décor, sculpture, spectacle, parce que susceptible de déplacement dans l’espace et de changement dans sa configuration, chef d’œuvre d’exécution dans le choix des matériaux, l’acajou allié au fer forgé travaillé de façon artisanale.
Il s’agit d’une réalisation exemplaire de Pierre Chareau dont la provenance est parfaite, puisque ce meuble a été exécuté pour les appartements privés de Paul Bernheim qui était le propriétaire du Grand Hôtel de Tours que Pierre Chareau avait entièrement refait et décoré à sa demande. Paul Bernheim était le mari d’Hélène Bernheim qui a été un commanditaire de Pierre Chareau ainsi que le cousin d’Annie Bernheim devenue l’épouse du Docteur Dalsace. Une création sans équivalent, opérant une synthèse entre Arts déco, géométrie et fonctionnalisme, alliant la solidité de ses formes simples à la subtilité de leurs usages, réunissant l’équilibre et la mobilité, conjuguant l’évidence avec l’inattendu, parfaite traduction du génie de Pierre Chareau.

Vente le 28 mai 2013


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