Autour des Cahiers du Regard, collection Pierre et Franca Belfond


Francis Picabia - Je vous attends

Francis PicabiaJe vous attends, circa 1948

Le tableau Je vous attends, est un magnifique exemple de la dernière période de Francis Picabia. Auteur d’Udnie, l’un des premiers tableaux abstraits, l’une des œuvres majeures du 20e siècle, Francis Picabia compte parmi les très grands artistes de son époque, parmi les plus fantasques aussi et déroutants.

On ne compte pas dans son œuvre les périodes qui se succèdent, les manières qui s’enchaînent, se superposent et se prolongent, les retournements, incohérences et contre-pieds, les sujets énigmatiques, paradoxaux et parfois choquants, le métier montrant une facture tantôt finie, tantôt relâchée ou qui passe du sommaire au banal et à l’expéditif. L’ensemble reste difficile à saisir d’autant que s’y ajoutent un comportement de dandy, de provocateur et l’image d’un personnage cynique et désabusé. Il y a un mystère Picabia, généré de son vivant et entretenu longtemps après sa disparition, qui lui a nui. Il a été maintenant largement élucidé, grâce aux recherches et à la sagacité de plusieurs historiens de l’art qui se sont penchés avec attention sur son œuvre et ont voulu comprendre en profondeur sa démarche : au premier rang de ceux-ci, Arnauld Pierre. Ce jeune et brillant historien d’art, à partir de la période mécaniste ou machiniste de l’artiste, celle de l’époque du dadaïsme, de la revue 391, celle qui correspond au porte bouteille et à l’ urinoir de Marcel Duchamp, a découvert les sources de Picabia, puis a mis à jour et compris sa méthode. Cultivant l’absurde, recherchant l’anonymat, recourant à sa manière au ready made, pratiquant l’iconoclasme, déterminé à en finir avec le bon goût et le système des beaux arts, Picabia a érigé en méthode la pratique de la copie, de la citation, du détournement, de l’appropriation et de l’indifférence, qu’il a associée simultanément, en poète, à son goût pour les inscriptions, les mots, les lettres, les chiffres, l’écrit ; cette méthode lui a tenu lieu d’inspiration, de contenu, de motif et de métier. Parmi ses œuvres les plus célèbres, Prostitution universelle de 1916 voit son motif recopié d’un magazine de vulgarisation scientifique et les mots qui le complètent extraits d’un texte déjà publié et sans rapport. Francis Picabia a été comme Marcel Duchamp, l’un des artistes dadaïstes les plus originaux et conséquents et l’est resté toute sa vie. C’est ce que montre ce tableau peint vers 1948 intitulé Je vous attends.

D’un beau format (81 x 100 cm), peint à l’huile sur toile, ce tableau est caractéristique de sa nouvelle manière : une partie des œuvres exécutées par l’artiste dans ce qui sera sa dernière période qui court de 1945 à sa mort en 1953 est partagée entre l’abstraction et une figuration tellement transposée qu’elle en devient difficilement reconnaissable. Picabia s’est à ce moment rapproché de jeunes artistes abstraits qui vont occuper bientôt une place de premier plan à Paris, Henri Goetz, Christine Boumeester, Jean-Michel Atlan. Il expose dans les galeries en vue, dans les salons importants. Son travail est à nouveau considéré ; Pierre Soulages l’écoute. Dans ce tableau, abstrait si l’on veut, s’impose une figure : il s’agit d’un visage ou plutôt d’un masque. On en voit le contour, avec à l’intérieur l’indication des yeux, l’arête du nez, la bouche, démesurée, et les oreilles, en même temps qu’un phylactère incisé de traits parallèles s’y trouve déroulé. Le fond sur lequel est inscrite cette forme est parsemé de taches lumineuses. Picabia à cette époque utilise souvent le motif du masque, en même temps que ceux du phallus et de la vulve, qu’il transpose en s’inspirant visiblement de l’art primitif, en particulier des sculptures africaines et océaniennes. Ici le motif ne se détache pas du fond, il y est intégré, la lueur qui l’éclaire venant de l’intérieur, conférant à cette évocation rendue brutale par l’exagération des yeux et de la bouche une part de violence et de mystère bien propres à séduire André Breton, qui avait retenu ce tableau pour le reproduire dans son ouvrage Le surréalisme et la peinture.
Avec son titre énigmatique, le tableau Je vous attends est une œuvre magistrale d’un artiste toujours capable de se renouveler et de surprendre. Il provient de la collection Pierre et Franca Belfond, célèbres éditeurs, notamment dans le domaine littéraire et celui de l’art, où ils se sont illustrés avec la publication des Cahiers du regard.


No Comments, Comment or Ping

Reply to “Autour des Cahiers du Regard, collection Pierre et Franca Belfond”