Prix Marcel Duchamp 2014


Théo Mercier

theo-mercierThéo Mercier, né en 1984, est déjà l’auteur d’une œuvre qui l’a fait reconnaître, une sculpture intitulée Le solitaire, qu’il a réalisée en 2010. Elle présente une sorte de personnage monstrueux et enfantin, de grande taille, assis sur une chaise de cuisine, le regard effrayé et dont le corps a pour particularité d’avoir perdu le détail de ses formes en ayant été transformé en bonhomme de neige ou plutôt en figure pétrifiée. Image absurde et pathétique, on pourrait dire aussi kafkaïenne, si l’adjectif n’avait été aussi galvaudé. Mais image que l’on retient.
Il s’agit d’une métaphore qui traduit bien le propos de l’artiste sur la condition humaine et sur la mort. Théo Mercier est volontiers philosophe, métaphysicien même : il est préoccupé par les grandes questions, le destin des civilisations, le temps qui s’écoule, la mort inéluctable, la fin du monde. Ses considérations, il les traduit de façon visuelle en réunissant des collections d’objets qu’il présente sur des étagères comme dans les cabinets de curiosité ou les musées de sciences naturelles. Ces objets participent du genre de la danse macabre, des vanités, des memento mori. Mais il s’agit d’objets dérisoires, fabriqués, retravaillés, trouvés dans le commerce, transformés, détournés, nés en fait de son imagination, même s’il s’agit de pierres, de crânes, d’ossements ou d’architectures miniatures. Théo Mercier ne fabrique pas ses œuvres : il trouve les matériaux dont il a besoin en s’appuyant sur un réseau de rabatteurs, à l’intérieur d’une véritable économie fondée sur le troc. La raison en est simple : Théo Mercier fréquente depuis 30 ans le Marché aux puces. Il lui doit sa formation; il y a trouvé ses sources d’inspiration, bâti son imaginaire qui vient aussi de L’oreille cassée et du Secret de la licorne, plus tard de ses visites au Musée de l’homme.
Retenu pour le Prix Marcel Duchamp de 2014, Théo Mercier présente dans le cadre de la FIAC sur le stand du Grand Palais une collection de ruines miniatures, colonnades antiques, portails médiévaux, grottes préhistoriques, portiques en rocaille, pierres percées, qui sont des accessoires d’aquarium collectés dans le monde entier. Elles ont pour autre particularité de n’avoir aucun rapport avec la réalité ni d’évoquer un monument ou un site existant, mais bien d’être le produit de l’imagination et de la fantaisie du concepteur de l’objet ou simplement de son fabricant. On y trouve toutes les formes, tous les poncifs, mais aussi tous les clichés souvent représentés de la façon la plus kitsch possible. Tous ces objets, plus de 400, constituant une véritable séquence archéologique, sont présentés sur des étagères en marbre de Carrare accrochées sur le mur, tandis qu’au centre de l’espace l’artiste a installé sur un socle du même matériau que les étagères la reproduction d’une tête de Moaï, ces sculptures longtemps restées mystérieuses, découvertes sur l’île de Pâques dans l’océan Pacifique au large du Chili. Mais pour bien marquer, selon l’artiste, la condescendance, voire le mépris dans lesquels ces témoignages d’une authentique civilisation ont été tenus, Théo Mercier a affublé sa face d’un nez réaliste fabriqué à l’identique d’une prothèse. Derrière le jeu et l’irrévérence, la réflexion et la distance. Théo Mercier est aussi épris de morale.

 

Julien Prévieux
Lauréat du Prix Marcel Duchamp 2014

julien-previeuxJulien Prévieux ne revendique pour son travail aucune pratique formelle déterminée, mais il s’intéresse à toutes sortes de sujets ayant trait à l’économie, à la technologie, au monde du travail, à la recherche et l’innovation, à la prospective, qu’il identifie d’abord, qu’il développe ensuite et qu’il montre enfin en trouvant la présentation la plus appropriée. Le savoir par exemple est un sujet qu’il a retenu, le savoir actuel, le savoir ancien, le savoir périmé aussi : pour le montrer, il a réuni une collection d’ouvrages parus au cours des cinquante dernières années et dont le contenu s’est révélé faux ou dépassé. Il les met à la disposition du public dans un meuble bibliothèque de plan circulaire soigneusement agencé avec ses casiers, ses pupitres et son éclairage au plafond.  Intitulée La totalité des propositions vraies (avant), cette œuvre de 2008 révèle, selon l’artiste, le caractère incertain de la connaissance.
Dans un autre domaine, Think Park également de 2008, revêt une tout autre présentation. Julien Prévieux a noté que certains personnages célèbres, écrivains, inventeurs, philosophes, compositeurs se mettaient à l’écart pour réfléchir et pour créer, en s’installant par exemple dans un bâtiment secondaire isolé par rapport à l’habitation principale. D’où son idée de restituer ces lieux en les reconstituant au tiers du format d’origine, en les peignant uniformément en gris et en les installant comme dans un lotissement. On y voit ainsi les cabanes de Virginia Woolf, de Ludwig Wittgenstein et de Gustav Mahler, le garage où Larry Page et Sergey Brin ont inventé Google, le bateau transformé en atelier d’ Alexander Graham Bell. Julien Prévieux fait ici prendre conscience du décalage existant entre le caractère dérisoire du lieu et l’ampleur de la création qui y est née et s’y est développée, en même temps que du lien unissant par ce biais tous ces grands esprits.
Retenu pour le Prix Marcel Duchamp de 2014, Julien Prévieux va occuper l’espace qui lui est réservé au Grand Palais à Paris dans le cadre de la FIAC avec une œuvre originale qui sera présentée tantôt sous la forme d’un film montrant des danseurs en train d’interpréter une chorégraphie composée de gestes, tantôt ces mêmes danseurs exécutant ce ballet en public. Il s’agit donc d’un spectacle (ou d’une performance si l’on veut) réalisé avec des danseurs, dont l’autre intérêt réside dans la représentation elle-même qui a pour titre Derniers gestes brevetés avec anticipation des gestes futurs. Julien Prévieux a en effet découvert que les firmes industrielles déposent des brevets sur les gestes qu’il faut accomplir pour faire fonctionner leurs machines et leurs ustensiles : ainsi le geste effectué avec le doigt pour mettre en service un modèle particulier de téléphone portable. L’artiste a ainsi réuni un ensemble de ces gestes déjà utilisés qu’il a associés à d’autres qui n’ont pas encore trouvé d’application. Dans le cadre d’un workshop, il a mis au point une chorégraphie avec quatre danseurs d’une troupe de ballet californienne. Certains mouvements sont reconnaissables tandis que d’autres deviennent mystérieux et ne trouveront peut-être jamais d’usage. Julien Prévieux a intitulé son œuvre What shall we do next ? On mesure l’intérêt de son sujet qui renvoie directement à nos comportements et à notre autonomie. On comprend aussi l’intérêt de l’artiste pour ces procédures de main mise sur l’individu par les firmes industrielles combien plus puissantes que le politique et le religieux. L’artiste conserve bien avec Julien Prévieux sa fonction d’alerte.

 

Les frères Quistrebert

florian-et-michael-quistrebertLes frères Quistrebert font du cinéma. Dans la grande exposition consacrée en 2012 à l’art cinétique au Grand Palais à Paris, intitulée Dynamo, ces deux artistes qui oeuvrent en commun présentaient en effet un film d’animation réalisé selon les techniques anciennes les plus rudimentaires, image par image, avec des cartons déplacés au fur et à mesure à la main. Le principal n’était pas seulement là, mais dans le propos : il s’agissait d’un film faisant ouvertement référence à l’esthétique de l’art abstrait géométrique et expressionniste à fondement symboliste, tel qu’on le voit se manifester à la fois dans les tableaux nordiques et allemands des années 1920, dans l’œuvre par exemple du peintre belge Félix de Boeck ou du suisse allemand Johannes Itten et dans les génériques et les affiches de films de la firme UFA, tel que Metropolis. Ce courant largement répandu et qui avait infiltré le Bauhaus à ses débuts connaîtra une suite inattendue aux Etats Unis dans la représentation stylisée des mégalopoles du peintre Louis Lozowick et dans le Chrysler Building à New York, gratte-ciel imprégné de ces formes et de ces symboles qui ont marqué les frères Quistrebert quand ils les ont découverts lors de leur séjour en résidence en 2009 à New York.
Les formes prismatiques, les rayonnements, les contrastes lumineux, l’association du cercle, du carré et du triangle, mais aussi toutes ces pratiques qui unissent géométrie et sacré se retrouvent dans leur œuvre, dans les tableaux qu’ils ont peints à cette époque et dans les films qu’ils ont réalisés. L’oeuvre de Florian Quistrebert qui est né en 1982 et de son frère Michael né en 1976 était déjà riche de plusieurs périodes. Depuis, ils n’ont pas cessé d’interroger les formes, d’expérimenter des techniques, de recourir à de nouveaux matériaux, de varier les factures, avec le souci de toujours préserver la propriété physique de l’œuvre et sa perception.
Retenus pour le Prix Marcel Duchamp en 2014, les frères Quistrebert présentent, dans le stand de la FIAC qui leur est dévolu au Grand Palais, un dispositif fait de deux grands tableaux accrochés au mur et d’un film d’animation projeté au sol. Les œuvres sont abstraites et parfaitement à l’opposé dans toutes leurs caractéristiques. Les tableaux, des toiles sur châssis, sont recouverts d’une couche de matière formant une croûte épaisse sur laquelle sont ménagées des surfaces bien étalées à la raclette, bordées de bourrelets et dont le reste s’accumule en énormes renflements . L’ensemble est recouvert d’une peinture métallique chromée reflétant l’extérieur, tandis qu’un point lumineux intense de couleur bleue (obtenu au moyen d’un LED) perce la surface et attire le regard autrement. L’œuvre au sol est en revanche immatérielle. Il s’agit d’un film numérique composé d’une unique et très brève séquence se répétant. Elle montre des rectangles concentriques tracés en blanc sur fond noir qui clignotent, leur pulsation faisant paraître converger la forme vers le centre.
Pour leurs auteurs, les tableaux où sont associées ces deux techniques, tout à l’opposé de leurs compositions géométriques, permettent de différencier matière et lumière dans une vision stable, tandis que le regard qui fixe la projection est entraîné dans une sensation vertigineuse à l’image de la pénétration dans l’iris qui illustre le générique du film Vertigo d’Alfred Hitchcock. Dans ce dispositif, deux façons de faire, de voir et de regarder, deux effets. Deux frères.

 

Evariste Richer

evariste-richerEvariste Richer s’intéresse au monde, c’est-à-dire à la terre : il l’observe, il l’explore, l’étudie, la représente, l’interprète. Son intérêt passe par toutes les expériences et toutes les procédures : il s’intéresse à la pluie et au beau temps, à la neige et à la course du soleil, aux étoiles et à la lune, aux météorites et à la grêle qui tombent, l’astronomie le passionne, la géologie est son domaine, la météorologie n’a pas de secrets pour lui. Evariste Richer marche beaucoup pour regarder, pour découvrir, ressentir, comprendre, pour être. Il en rend compte dans son travail qui prend de multiples formes.
Né en 1969, Evariste Richer pratique le dessin, la photographie, le collage et l’assemblage. Il organise des installations, récupère des objets tout faits, utilise des machines, toutes sortes de matériaux dont il ne donne parfois que la reproduction en fac-similés, requiert la participation d’une tortue, se sert également de relevés, de statistiques, de tracés, de cartes de géographie, d’ instruments de mesure. Il prélève des échantillons, constitue des archives, rassemble des collections et, pour donner une idée de l’altitude de l’Everest, il confectionne une bobine de fil de cuivre qui mesure exactement 8849 m.
Retenu pour participer au concours du Prix Marcel Duchamp en 2014, Evariste Richer occupe le stand qui lui a été attribué au Grand Palais à Paris pendant la durée de la FIAC avec une installation composée de plusieurs éléments, bien représentatifs de ses préoccupations : sur le mur principal, un gigantesque tirage photographique réalisé avec la technique aujourd’hui obsolète du blue print sur papier Diazo qu’il développe lui-même, montrant à l’échelle 1, la prise de vue s’effectuant par contact, les parois vitrées de son atelier donnant sur le jardin intérieur de l’immeuble; sur les murs en retour des mires Kodak agrandies et tirées en cibachrome, autre technique périmée, ainsi qu’une étagère où sont disposées les quatre éléments naturels nécessaires pour faire du feu à l’époque préhistorique : l’amadou, le silex, la marcassite et le foin. Au centre, un tas de panneaux rectangulaires de bois aggloméré dont la superficie déployée serait celle du stand, l’angle rogné pour que la mesure soit juste étant disposé comme un reste dans un coin de l’espace; à l’extérieur, une minuscule balance manuelle retient dans sa pince une échelle de couleurs Kodak.
Le monde d’Evariste Richer est ainsi vu, représenté, mesuré, réellement ou par des signes ou par des symboles. Les fenêtres de son atelier ouvrant sur l’extérieur constituent son monde et sont le monde, la surface de l’espace est donnée physiquement à voir, la mire Kodak permet de mettre au point la vision de façon précise, la charte d’étalonner les couleurs. Quant aux éléments naturels pour servir à faire le feu, qui sont présentés à l’instar des cabinets de curiosité ou des musées de sciences naturelles, ils renvoient à l’histoire de l’humanité, le monde n’existant pas sans la présence de l’homme qui le voit et qui le pense.
L’installation d’Evariste Richer peut s’appréhender comme un rébus, mais elle est en même temps très explicite : elle traduit bien l’originalité et la profondeur de sa démarche.

 

Depuis sa création, Artcurial soutient le prix Marcel Duchamp

 


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