Un chef d’œuvre d’Étienne Béothy


Étienne Béothy (1897-1961) OPUS 29<br />Couple III, deux formes », 1928

Étienne Béothy (1897-1961) OPUS 29 « Couple III, deux formes », 1928

Avec sa position dans l’espace, ses formes pures et élancées ainsi que son matériau précieux en bois parfaitement poli, l’œuvre Couple III 2 formes, exécutée en 1928 par Étienne Béothy, est un magnifique témoignage de l’art de ce sculpteur abstrait, l’un des plus grands et des plus originaux de la première moitié du 20e siècle. Né en 1897 en Hongrie, il a fait ses études d’architecture puis de sculpture à Budapest. Après avoir parcouru l’Europe en 1924 et l’année suivante, il s’installe à la fin de 1925 à Paris qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort en 1961.
Ses premières œuvres montrent des créations déjà constituées dans les années 1920 de formes pleines, rondes et lisses, dont la recherche se poursuit à Paris, comme le montre en 1926 son groupe Le baiser, d’une véhémence toute rodinienne, mais avec des volumes qui sont ceux de Maillol. À partir de 1927, il évolue vers l’abstraction en synthétisant les volumes, en précisant les contours, en simplifiant les articulations, en accentuant les directions et donne son premier chef d’œuvre d’inspiration futuriste, intitulé Héros, Action directe. Ce n’est cependant pas la direction indiquée par Maillol qu’il choisit mais celle déjà tracée par Alexander Archipenko et Constantin Brancusi : elle va le conduire en 1928 aux sculptures intitulées L’homme supérieur, L’idole, Couple II, dans lesquelles il privilégie le parti de la verticalité tout en mettant l’accent sur l’ondulation de la forme.
C’est à cette date que se situe Couple III 2 formes, cette ronde bosse en bois d’acajou mesure 62 cm de hauteur. Elle est constituée de deux parties : une calotte irrégulière servant de socle, et sur le sommet de cette base, légèrement en avant du sommet le motif sculpté en forme de fuseau. Effilé à son extrémité inférieure, il s’évase progressivement pour finir dans sa partie supérieure, après un étranglement, par s’épanouir telle une corolle enveloppant un épi. La verticalité ainsi affirmée, les volumes se déploient par rapport à l’axe central. Il s’agit de la première sculpture en bois de Béothy, sa production précédente étant réalisée en plâtre, en terre ou en pierre : l’artiste privilégiera ce matériau en choisissant des essences précieuses, l’amarante, l’irocco, tout au long de sa carrière. L’acajou est ici poli pour ne laisser apparente aucune trace d’outil et offrir un épiderme absolument lisse à l’image de celui des sculptures de Constantin Brancusi et aussi de François Pompon. L’ensemble est fortement stylisé, les courbes accentuées, les formes simplifiées à l’extrême, qui s’enchaînent dans l’espace dans un même mouvement ondoyant et harmonieux, en contraste avec le volume bombé et aplati du socle. Il reste un titre, « Couple », qui fait allusion à ces deux éléments que l’on devine et qui ont fusionné, laissant encore apparaître un pli creux sur toute la hauteur du fuseau, tandis que le sommet est couronné d’une auréole, obtenue par la synthèse d’une tête et de deux bras qui enveloppent une autre tête à l’image d’un bourgeon. On pense aux motifs des tableaux de Giorgia O’ Keeffe et des photographies d’Imogen Cunningham que saura reprendre plus tard Robert Mapplethorpe.

Étienne Béothy (1897-1961) OPUS 29<br />« Couple III, deux formes », 1928

Étienne Béothy (1897-1961) OPUS 29 « Couple III, deux formes », 1928

L’analyse de l’œuvre ne fait ici qu’appauvrir sa force : elle ne rend pas compte de sa puissance évocatrice et de sa perfection formelle. Il s’agit bien de l’un des tout premiers chefs d’œuvre d’Étienne Béothy, exposé en 1930 à la Galerie de l’Effort moderne à Paris tenue par Léonce Rosenberg. Par la suite, Béothy élaborera ses sculptures rigoureusement abstraites, en calculant les rapports de leurs formes, en se référant au Nombre d’or et à la « divine proportion », ainsi qu’à sa propre théorie de l’évolution. En 1939, il publie à Paris le résultat de ses réflexions sous le titre explicite de La série d’or. Proche d’Auguste Herbin, Béothy a joué un grand rôle à Paris dans le milieu de l’art abstrait en participant aux activités de l’association Abstraction Création, puis en exposant au Salon des Réalités nouvelles et avec le Groupe Espace dans les années 1950. Il est avec Georges Vantongerloo l’un des pionniers du recours aux mathématiques dans le processus d’élaboration de la création artistique. Avec ses formes organiques et calculées, il est le grand sculpteur abstrait des années 1930 et l’un des maîtres de la poésie plastique. Cette sculpture en est un exemple parfaitement accompli.

Vente Art Déco, le 27 mai 2014


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