Eugène Boudin, Un bassin


Le Havre. Un bassin, 1882, 31 X 41 cm, huile sur panneau

Eugène Boudin (1824-1898)
Le Havre. Un bassin, 1882
31 X 41 cm
huile sur panneau

Eugène Boudin, le maître de Claude Monet, était un peintre de marine et celui des vues exécutées en plein air. Il a joué un grand rôle aux débuts de l’impressionnisme. Le tableau Le Havre. Un bassin est une peinture représentant une partie du port du Havre. Il a été exécuté sur le motif. Il est particulièrement caractéristique du style de cet artiste.
Eugène Boudin est en effet le peintre du plein air, des vues sur le motif rapidement brossées pour en saisir le caractère éphémère. Fils de marin, tenant au Havre une boutique de papeterie où il montre des tableaux des artistes de passage, autodidacte, il décide de se consacrer à la peinture et se rend à Paris pour copier les maîtres du paysage flamand et hollandais qu’il admire. Comme tous les artistes de cette époque, il est marqué par Paulus Potter. Une bourse de la ville du Havre lui permet de parfaire sa formation. Il peint déjà sur le motif des paysages, des bords de mer, des vues de port qui ont à voir avec les sujets et la manière des artistes de l’Ecole de Barbizon, Théodore Rousseau, Constant Troyon, Charles-François Daubigny, ainsi qu’avec ceux des romantiques Eugène Isabey et Paul Huet quand ils représentent la mer et le ciel. Boudin simplifie, décide rapidement, éclaircit sa palette, exécute vite. Il a trouvé son style, fait de compositions simples, organisées en bandes parallèles horizontales, peintes de couleurs relativement claires, sans souci du détail, privilégiant au contraire les ensembles, mettant l’accent sur les taches, faisant de la rapidité un critère de son art, afin de pouvoir traduire au plus près ce qui le captivera toute sa vie : la lumière, l’atmosphère changeante, les ciels qui bougent, la mer et ses reflets dansants.
Il aura rencontré en 1859 Courbet et Baudelaire qui appréciera ses pochades, se sera lié avec Johan Barthold Jongkind dont il avait fait la connaissance en 1862, avec qui il travaillera et qui l’influencera et surtout aura découvert en 1858 Claude Monet, de 16 ans son cadet, à qui il fera tout connaître. Eugène Boudin commence en 1862 sa série des plages qui ne rencontra aucun succès, puis il diversifie ses sujets en peignant des ports, des estuaires, des bords de rivière, en quittant la Normandie pour se rendre en Belgique et en Hollande. Il participe à la première exposition impressionniste chez Nadar en 1874 à Paris avec plusieurs œuvres. Il accède à une certaine notoriété à partir de 1883, grâce à la vogue de l’impressionnisme et après que Durand-Ruel, le marchand de cette école, se soit intéressé à son travail.
Le Havre. Un bassin, peint en 1882, est un tableau à la fois dans la tradition hollandaise avec la répartition de ses proportions entre la mer et le ciel à la rencontre desquels se trouvent les différents motifs des bateaux et une œuvre tout à fait moderne. Le ciel tout autant que les reflets sur l’eau sont en effet traités avec une attention particulière et cette facture si originale où tout est rendu par grandes masses et avec rapidité. Les détails sont secondaires, les gréements des bateaux, leurs silhouettes sont donnés sommairement ; la couleur est réduite aux gris, Boudin jouant ici sur les valeurs.
Dans l’ensemble remarquable d’Eugène Boudin mis aux enchères par Artcurial le 4 juin, sous le marteau de Maître Francis Briest, Le Havre. Un bassin est l’une des œuvres les plus magnifiques.

Vente le 4 juin 2013



Lyonel Feininger, Marine au grand voilier, 1940


Lyonel FEININGER (1871-1956) — MARINE AU GRAND VOILIER, 1940 Lyonel Feininger a été un peintre majeur de l’art de la première moitié du XXème siècle. Expressionniste d’abord, cubiste de la première heure et l’un des plus originaux, il trouve son style entre tradition pour les thèmes qu’il représente et modernité dans leur traitement qui allie romantisme et constructivisme.
Né en 1872 à New York, décédé en 1956 dans la même ville, Lyonel Feininger est un Américain d’origine allemande. Peintre, musicien et compositeur, il a passé le principal de sa vie en Europe, à Paris avant 1914 et surtout en Allemagne. Il a été lié avec la Sécession berlinoise et la galerie Der Sturm, recruté par Walter Gropius pour être professeur à la prestigieuse école du Bauhaus, en même temps que Klee, Kandinsky, Moholy-Nagy et Schlemmer. Il a peint principalement des vues d’architecture, des petits villages et des grandes cathédrales dans la ville, des ports, des voiliers, la mer, le ciel, les étoiles et l’horizon, dans un style qui conjugue décomposition et simplification de la forme, accentuation des structures, expression du rythme. Allée de 1915, Gelmeroda IV de 1915, Zirchow V de 1916 comptent parmi ses plus grands tableaux entre cubisme et expressionnisme. Nuages sur la mer I de 1923, hommage rendu à Caspar-David Friedrich, dit bien ses origines et son ambition.
Grand graveur dans la tradition de la gravure sur bois allemande (il est l’auteur de l’illustration du manifeste du Bauhaus en 1919), photographe exceptionnel, il a été aussi un dessinateur infatigable et parfaitement accompli. Ce dessin à la plume et à l’encre de Chine aquarellé en est un magnifique exemple. Daté de 1940, il a été exécuté aux Etats-Unis après que Lyonel Feininger, déclaré « artiste dégénéré » par le régime nazi, avait quitté l’Allemagne définitivement en 1937 pour rentrer dans son pays. Le sujet est ici parfaitement caractéristique de son art : un voilier avec ses trois mâts dans une rade, accompagné d’un petit bateau à voile, tandis que des spectateurs sur le quai au premier plan regardent les navires évoluer. Les formes sont stylisées, rendues uniquement au trait, sans aucune courbe et tout en aplat. L’espace est strictement à deux dimensions où les plans traduisent aussi bien le quai, la rive opposée, la coque du bateau, ses voiles, l’eau, l’horizon, le ciel.
L’ensemble, rehaussé au lavis d’aquarelle de couleur bleue, finement nuancé, évoque la lumière du Nord. Le trait épuré détermine les plans et donne sa structure à la composition. Il se poursuit toujours au-delà de la limite de la forme engendrant des recoupements, des croisements qui lient entre eux les différents éléments du motif. Celui-ci est disposé dans un cadre irrégulier, réservant des marges inégales sur lesquelles prennent place en bas à gauche la signature et la date de l’œuvre « Feininger 1940 ».
Le sujet de ce dessin, son rendu au trait et à l’aquarelle, sa délicatesse d’exécution, font de cette œuvre sur papier une pièce remarquable de Lyonel Feininger.

Cette œuvre sera vendue aux enchères le 27 mars prochain dans notre vente d’art moderne.



Autour des Cahiers du Regard, collection Pierre et Franca Belfond


Francis Picabia - Je vous attends

Francis PicabiaJe vous attends, circa 1948

Le tableau Je vous attends, est un magnifique exemple de la dernière période de Francis Picabia. Auteur d’Udnie, l’un des premiers tableaux abstraits, l’une des œuvres majeures du 20e siècle, Francis Picabia compte parmi les très grands artistes de son époque, parmi les plus fantasques aussi et déroutants.

On ne compte pas dans son œuvre les périodes qui se succèdent, les manières qui s’enchaînent, se superposent et se prolongent, les retournements, incohérences et contre-pieds, les sujets énigmatiques, paradoxaux et parfois choquants, le métier montrant une facture tantôt finie, tantôt relâchée ou qui passe du sommaire au banal et à l’expéditif. L’ensemble reste difficile à saisir d’autant que s’y ajoutent un comportement de dandy, de provocateur et l’image d’un personnage cynique et désabusé. Il y a un mystère Picabia, généré de son vivant et entretenu longtemps après sa disparition, qui lui a nui. Il a été maintenant largement élucidé, grâce aux recherches et à la sagacité de plusieurs historiens de l’art qui se sont penchés avec attention sur son œuvre et ont voulu comprendre en profondeur sa démarche : au premier rang de ceux-ci, Arnauld Pierre. Ce jeune et brillant historien d’art, à partir de la période mécaniste ou machiniste de l’artiste, celle de l’époque du dadaïsme, de la revue 391, celle qui correspond au porte bouteille et à l’ urinoir de Marcel Duchamp, a découvert les sources de Picabia, puis a mis à jour et compris sa méthode. Cultivant l’absurde, recherchant l’anonymat, recourant à sa manière au ready made, pratiquant l’iconoclasme, déterminé à en finir avec le bon goût et le système des beaux arts, Picabia a érigé en méthode la pratique de la copie, de la citation, du détournement, de l’appropriation et de l’indifférence, qu’il a associée simultanément, en poète, à son goût pour les inscriptions, les mots, les lettres, les chiffres, l’écrit ; cette méthode lui a tenu lieu d’inspiration, de contenu, de motif et de métier. Parmi ses œuvres les plus célèbres, Prostitution universelle de 1916 voit son motif recopié d’un magazine de vulgarisation scientifique et les mots qui le complètent extraits d’un texte déjà publié et sans rapport. Francis Picabia a été comme Marcel Duchamp, l’un des artistes dadaïstes les plus originaux et conséquents et l’est resté toute sa vie. C’est ce que montre ce tableau peint vers 1948 intitulé Je vous attends.

D’un beau format (81 x 100 cm), peint à l’huile sur toile, ce tableau est caractéristique de sa nouvelle manière : une partie des œuvres exécutées par l’artiste dans ce qui sera sa dernière période qui court de 1945 à sa mort en 1953 est partagée entre l’abstraction et une figuration tellement transposée qu’elle en devient difficilement reconnaissable. Picabia s’est à ce moment rapproché de jeunes artistes abstraits qui vont occuper bientôt une place de premier plan à Paris, Henri Goetz, Christine Boumeester, Jean-Michel Atlan. Il expose dans les galeries en vue, dans les salons importants. Son travail est à nouveau considéré ; Pierre Soulages l’écoute. Dans ce tableau, abstrait si l’on veut, s’impose une figure : il s’agit d’un visage ou plutôt d’un masque. On en voit le contour, avec à l’intérieur l’indication des yeux, l’arête du nez, la bouche, démesurée, et les oreilles, en même temps qu’un phylactère incisé de traits parallèles s’y trouve déroulé. Le fond sur lequel est inscrite cette forme est parsemé de taches lumineuses. Picabia à cette époque utilise souvent le motif du masque, en même temps que ceux du phallus et de la vulve, qu’il transpose en s’inspirant visiblement de l’art primitif, en particulier des sculptures africaines et océaniennes. Ici le motif ne se détache pas du fond, il y est intégré, la lueur qui l’éclaire venant de l’intérieur, conférant à cette évocation rendue brutale par l’exagération des yeux et de la bouche une part de violence et de mystère bien propres à séduire André Breton, qui avait retenu ce tableau pour le reproduire dans son ouvrage Le surréalisme et la peinture.
Avec son titre énigmatique, le tableau Je vous attends est une œuvre magistrale d’un artiste toujours capable de se renouveler et de surprendre. Il provient de la collection Pierre et Franca Belfond, célèbres éditeurs, notamment dans le domaine littéraire et celui de l’art, où ils se sont illustrés avec la publication des Cahiers du regard.



Liuba et Ernesto Wolf : L’art de la collection


Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

La collection d’Ernesto et Liuba Wolf a sans doute été l’une des plus importantes et surtout l’une des plus originales qui ait été rassemblée dans la deuxième moitié du 20e siècle. Elle a pour origine l’Amérique du Sud mais ses fondements sont en Europe. Elle a couvert plusieurs domaines réunis de façon très complète, mais, semble-t-il, sans rapport les uns avec les autres, puisqu’on y trouvait du verre, des verres depuis la Mésopotamie jusqu’à l’art baroque à la fin du XVIIIe siècle, des livres illustrés et des manuscrits enluminés du Moyen Age et de la Renaissance, de l’art africain représenté par un seul type d’objet, la cuiller, un petit groupe d’œuvres d’art du 20e siècle de Chagall à Poliakoff, des livres illustrés et des estampes du 20e siècle, de Toulouse-Lautrec à Picasso, de nombreux objets d’art provenant de l’Antiquité et du Moyen Age, ainsi que de l’art islamique ancien tel qu’il est célébré aujourd’hui au musée du Louvre.
On pourrait croire à un mélange très hétéroclite et sans cohérence aucune. En réalité pour plusieurs de ces ensembles, il s’agissait de collections complètes constituées de pièces rares et patiemment choisies pour leur qualité esthétique. Ainsi la collection consacrée au verre, une marque rare d’intérêt pour ce matériau fragile et solide, dur et transparent, a-t-elle été constituée de centaines de pièces de toutes les époques et de toutes les civilisations, principalement de l’Antiquité, du Moyen Age et de l’Islam, puis donné par Ernesto Wolf au Landesmuseum de Stuttgart. La collection de cuillers en provenance d’Afrique comporte de son côté 125 numéros. Les livres et manuscrits du Moyen Age au 20e siècle vont d’un Ars Moriendi illustré et édité à Cologne en 1479 au Jazz de Matisse édité à Paris par Tériade en 1947. La collection pour Ernesto Wolf constituait l’incarnation de l’excellence, elle était synonyme de la plus haute culture.

Livre d’heures à l’usage de Rouen, circa 1440

Livre d'heures à l'usage de Rouen, circa 1440

Ernesto Wolf était un industriel d’origine allemande, né en 1918 à Stuttgart. Venant d’Argentine où ses parents s’étaient réfugiés avant la guerre, fuyant leur pays dès 1932, il s’était établi au Brésil dans les années 50 où il rencontra son épouse Liuba (1923-2005), d’origine Bulgare, qui était sculpteur et avait été élevée par Germaine Richier à Paris. Ainsi à côté de ses activités professionnelles dans l’industrie du meuble et le commerce du coton, Ernesto Wolf fondera à São Paulo la galerie São Luis, qui soutiendra les artistes brésiliens. Les collections qu’il a réunies avec son épouse constituent la troisième partie de ses activités, sans doute pour lui la plus essentielle. Dans chacun des domaines qui vont être dispersés avec soin par la maison de vente Artcurial, la collection de verre étant à présent conservée dans un musée, retenons quelques exemples : ainsi une statuette en marbre provenant d’Anatolie, particulièrement « moderne » pour une sculpture datant de près de 5000 ans. La simplification des formes, la stylisation de la silhouette avec le mouvement des épaules et des hanches et surtout le traitement de la tête et son rapport au cou, le polissage de la surface, la netteté des lignes en font une œuvre exceptionnelle, comme l’est l’aquamanile du Moyen Age d’origine allemande, si lointain et si proche. Voyons le tableau de Georges Rouault, une œuvre de 1938-1939. Le sujet, une figure de clown, est très familier à l’artiste. Il est ici vu de profil. Le style si caractéristique de Rouault est représenté par ses couches épaisses de peinture, le traitement par blocs de l’ensemble et le clair-obscur qui renforce l’esprit dramatique contenu dans cette figure symbolique.

Serge Poliakoff (1900-1969) Composition, 1966

Serge Poliakoff (1900-1969)
Composition, 1966

Le tableau de Serge Poliakoff peint en 1966, évidemment abstrait, présente comme en écho quelques-uns de ces traits, notamment celui du clair-obscur. Parmi les très rares et précieux manuscrits enluminés figurant dans la collection de ce membre actif de l’Association Internationale de Bibliophilie se trouve un livre d’Heures en provenance de Rouen, très largement décoré de miniatures en pleine page, de vignettes et de marges ornées avec générosité selon le goût du milieu du XVe siècle. Certaines enluminures ont été réalisées à Rouen par le Maître de Talbot, dans les années 1440. D’autres, de Robert Boyvin, sont postérieures à la confection de ce livre et ont été rajoutées à l’ensemble en 1502, comme preuve supplémentaire du « prix » que son propriétaire de l’époque attachait à un ouvrage déjà somptueux.

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

L’art du livre illustré a franchi les siècles. L’un de ses sommets se trouve dans Jazz d’Henri Matisse, paru en 1947, où les formes colorées alliées au blanc de la feuille créent l’architecture de la page. Regardons enfin parmi des dizaines de modèles cette cuiller Fang du Gabon en bois sculpté. L’ustensile voit son manche travaillé en torsade ajourée et son extrémité ornée d’une tête stylisée. Dans ces objets utilitaires qui sont toujours traités de façon anthropomorphique, ici le corps de la figurine est-il constitué par le manche et le cuilleron. Le rapport est facile à trouver avec une autre cuiller de l’éthnie Dan de Côte d’Ivoire, où tout se trouve inversé : le manche est constitué d’un buste cylindrique étroit surmontant deux jambes réunies par le bassin, qui permettent à l’objet de tenir debout. C’est le cuilleron qui fait ici office de tête. L’imagination est sans fin.

L’art de la collection est aussi un acte de création. On le voit avec la collection d’Ernesto et Liuba Wolf, où, dans chacun de ses domaines, les œuvres réunies avec tant de science et de goût entrent en correspondance et se répondent.



Marcelle Ackein (1882-1952), « Passantes », circa 1935


L’Afrique noire, constitué un sujet de prédilection pour les peintres au XXe siècle à partir des années 20.

Marcelle Ackein, "Passantes"

Marcelle Ackein (1882-1952)
« Passantes », circa 1935

La « Croisière noire », lancée par André Citroën et conduite par Georges-Marie Haardt de 1924 à 1925, est sans doute pour beaucoup dans l’intérêt qu’elle suscite, qui culminera en 1931 avec la construction du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie situé à la Porte Dorée à Paris. Le music-hall, la littérature, le cinéma ont fait le reste. Parmi tous les artistes qui se sont rendus en Afrique l’un des plus personnels est une femme peintre, Marcelle Ackein. Elle est née à Alger en 1882, et décédée à Paris en 1952. Elle a fréquenté l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris et exposé régulièrement dans les Salons. Elle a participé à la décoration de la Cathédrale du Souvenir africain à Dakar consacrée en 1936 et elle est présente à l’Exposition internationale de Paris de 1937.

Marcelle Ackein s’est rendue au Maroc en 1920, de là en A.O.F., au Sénégal, au Soudan, en Guinée, au Niger. Toute son originalité tient dans son art de la composition, dans son traitement de la figure et de l’espace, dans l’ampleur des formats requis et dans sa facture, maçonnée, construite, traduisant le labeur et dont l’aspect mat évoque le rendu de la fresque. Le tableau Passantes, peint autour de 1935, constitue un exemple magnifique de son style. Occupant un grand format, mesurant plus de 2m de haut, il représente, installé au premier plan, un groupe de trois femmes africaines en costume traditionnel et portant un panier sur leur tête. Au deuxième plan, c’est-à-dire plus en hauteur, un bananier avec un groupe de deux hommes en costume militaire. Au troisième plan, c’est-à-dire loin derrière en haut de la composition, deux hommes sont assis, tandis que la partie supérieure est occupée par la ligne du bord de mer, l’eau où se voit un petit bateau, un paquebot, un phare sur un rocher, enfin la rive opposée dessinée par une côte rocheuse.

Marcelle Ackein<br />« Passantes » (détail)

Marcelle Ackein (1882-1952)
Passantes, circa 1935 (détail)

Ce qui compte au-delà de la description réside dans le savant agencement entre ces différents groupes et plans, étagés en hauteur, traduisant l’espace, mais refusant la profondeur. Ce qui retient se trouve dans le rapport entre les figures du premier plan déplacées vers la droite et le paysage au fond traité en frise, en passant par les plans intermédiaires décalés à gauche, décalés à droite. Ce qui frappe ressort de la stylisation des formes et de leur traitement très géométrique : pas de modelé, des aplats, des volumes traités en facettes, comme celui du dos et des bras du personnage du premier plan. Des ombres simplifiées, des couleurs atténuées. Ce qui fascine, c’est la technique utilisée, une juxtaposition de touches épaisses de peinture posées verticalement et par rangées horizontales, patiemment, systématiquement, de façon à donner à la surface picturale une structure homogène, régulière, unificatrice, la présence insistante de la matière allant de pair avec la stylisation de la forme et la maîtrise de la composition.

Un style reconnaissable et unique, mais en même temps bien dans le goût des années 20 et 30, marqué par André Lhote, reprenant les formules de Boutet de Montvel, proche de Lyonel Feininger, une représentation altière et parfaitement évocatrice, mais en même temps qui ne dédaigne pas le décoratif : l’art de Marcelle Ackein, à redécouvrir et à apprécier. D’ores et déjà, “Passantes” représente l’un de ses chefs d’œuvre et cette oeuvre sera présentée aux enchères dans la prochaine vente de Tableaux Orientalistes du 5 juin 2012.



Deux sculptures de Julio Gonzàles (1876 - 1942)


Un relief de Julio González, l’un des plus grands sculpteurs de la première moitié du XXe siècle, catalan, ami de Picasso, l’un des inventeurs de la sculpture en fer, auteur de Tête dite Le Tunnel (vers 1934), l’un de ses chefs d’oeuvre bouleversant de force et d’invention, mais aussi de la sculpture réaliste La Montserrat, installée au Pavillon de la République espagnole à l’Exposition internationale de 1937 à Paris aux côtés de Guernica et de la Fontaine de mercure de Calder.

Julio Gonzales, Le poete

Julio Gonzalez, Le poete

Profondément marqué par Puvis de Chavannes, proche de Maillol, Julio González commence à travailler le métal à la fin des années 20. Ses premières œuvres en fer forgé et soudé sont exécutées au contact de Picasso : L’Arlequin, de 1929 est une sculpture en ronde bosse encore dans l’esprit cubiste. Dans le même temps, González s’intéresse au masque, à la forme du masque et à la tête, propice à la décomposition et à la construction, comme Archipenko, Pevsner et Gabo, Laurens et Lipchitz, comme Gargallo aussi. González a recours à la plaque de métal qu’il découpe et dont il superpose les feuilles. C’est ce que montre l’œuvre Pilar au soleil de 1929 (Paris, Centre Pompidou- Musée national d’art moderne), où l’artiste joue des pleins et des vides tout en travaillant avec des aplats. Entre le premier plan et le deuxième qui est aussi le fond s’installent les ombres.

L’œuvre intitulée Masque dit Le Poète de 1929 appartient à la même veine. La partie gauche du visage est en relief, comprenant le front, la cavité de l’œil en découpe, l’arête du nez, la bouche également en découpe, la joue et le menton. Cette forme est disposée sur un deuxième plan au contour plus simple, dans laquelle les deux yeux sont indiqués par des entailles et la chevelure dessinée au moyen de rayures. L’ensemble est présenté sur une plaque où se trouvent la signature et la date. Ce bas relief est une œuvre très caractéristique de González, proche de celle intitulée Roberta au soleil I (IVAM, Valence), moins cubiste que d’autres qui lui sont contemporaines, plus expressive parce que moins abstraite, et d’une grande rareté. Elle a été exposée dans la rétrospective Julio González, organisée en 1983 par Margit Rowell au Guggenheim Museum de New York.

Julio Gonzalez, La femme au chapeau

Julio Gonzalez, La femme au chapeau

Une autre sculpture, “Femme au chapeau” est également proposée aux enchères le 30 mai prochain.



Lucien Levy-Dhurmer, “Beautés de Marrakech”, 1930


Lucien Lévy-Dhurmer a été l’un des grands artistes français du mouvement symboliste à la fin du XIXe siècle. Ses œuvres, essentiellement au pastel, sont faites d’images à la fois simples et riches de sens, immédiatement lisibles et cependant mystérieuses, et qui ne s’oublient pas tant l’idée se trouve traduite dans la composition.

 Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930
Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930

Méduse, L’hiver, Mystère, Silence, qui sont conservées au Musée d’Orsay, tout comme ses portraits de Georges Rodenbach et de Pierre Loti avec lesquels il était lié, comptent parmi les chefs d’œuvre de l’époque. La période symboliste de Lévy-Dhurmer a toutefois été brève.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’artiste a évolué en se tournant plus vers le réalisme et à la faveur de ses voyages nombreux, au Moyen-Orient et notamment en Afrique du Nord, comme le montre cette œuvre “Beautés de Marrakech”, exécutée vers 1930 au pastel, technique qu’il a continué à préférer, utilisée ici dans un grand format. Elle représente trois personnages féminins typiques de ce pays avec leurs voiles, leurs tatouages, leurs bijoux et leur chevelure apprêtée. La composition est fondée sur un triangle isocèle très ouvert, les têtes des trois personnages se trouvant réunies au sommet, les mains de la figure centrale étant placées aux extrémités pour fermer l’ensemble.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’essentiel se trouve cependant dans le traitement des formes et des couleurs, où tout se confond, les bleus et les orangés, les vêtements et les chevelures, les motifs principaux et le décor, pour mieux faire ressortir les visages et l’intensité des regards. Une œuvre envoûtante.

Beautés de Marrakech, détail
Beautés de Marrakech, détail


François Pompon, L’Ours blanc (1927)


François Pompon, L'Ours Blanc, 1927
François Pompon, L’Ours Blanc, 1927

« L’Ours de Pompon », l’une des sculptures les plus fameuses du XXe siècle, connue par son sujet, et surtout par sa forme, simple, dense, fluide, lisse, alliant mouvement et stabilité, épure et justesse du rendu. L’Ours blanc, de François Pompon, on le voit au Musée d’Orsay comme dans le square Darcy à Dijon, dans les nombreuses répliques en marbre, en pierre, en bronze et tous les succédanés en céramique blanche que cette composition a suscités à l’époque et tard dans le siècle.

L'ours Blanc, 1927 (détail)
L’ours Blanc, 1927 (détail)

François Pompon a été un sculpteur animalier comme Antoine-Louis Barye, avant lui, comme Ewald Mataré à son époque. Son sujet est l’animal dans toutes ses positions, mais plutôt au repos, support de son travail sur la stylisation des volumes et la simplification du dessin pour arriver à une forme essentielle. La démarche de François Pompon n’est pas loin de celle que suivra plus tard Constantin Brancusi et il y a plus d’un point commun entre L’Ours de l’un et Le Phoque de l’autre : avec leur sens de la simplification, avec leur goût pour la synthèse, ce qui domine est bien leur aspect lisse, poli. La sculpture L’Ours blanc, ici dans sa version en marbre, est faite de volumes polis, parfaitement dessinés, qui s’enchaînent et sur lesquels vient glisser la lumière. L’Ours blanc est le chef d’œuvre de l’artiste qui devant le succès en a multiplié les exemplaires : celui-ci, en marbre, est autographe et de la plus belle provenance, puisqu’il a été exécuté pour être offert à l’architecte François Le Cœur ( 1872-1934), l’un des grands bâtisseurs du premier quart du XXe siècle, notamment à Paris, où il est l’auteur de bâtiments remarquables pour les centraux téléphoniques. François Le Coeur admirait particulièrement Pompon.

L’ours Blanc de François Pompon (lot 25) sera vendu le 21 novembre prochain dans la vente d’Art Deco. (catalogue complet à consulter ici)


Nicolas de Staël : “Nu couché”, 1954


Nicolas de Staël, de Staël, Staël : l’un des noms les plus fameux aujourd’hui dans le milieu de l’art. Nicolas de Staël est en effet un peintre apprécié du public comme des amateurs et des collectionneurs, dont les œuvres sont exposées partout dans le monde et figurent dans les plus prestigieux musées internationaux.

Nicolas de Staël, Nu couché, 1954

Nicolas de Staël, Nu couché, 1954

Sa célébrité lui est cependant conférée surtout par ses œuvres figuratives, dont quelques-unes sont en quelque sorte passées dans le domaine public, tant elles sont reconnaissables au premier regard. A rebours de la plupart des peintres du XXe siècle ayant évolué dans la peinture figurative à l’abstraction, Nicolas de Staël a parcouru le chemin inverse : il est passé de l’art abstrait, appris au contact de Magnelli et de Domela et où il excellait, à la peinture figurative à partir de 1952, notamment après avoir assisté en mars de cette année à un match de football en nocturne au Parc des Princes, dont il voulut retranscrire dans ses tableaux le spectacle.

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

Nicolas de Staël, Nu couché (détail), 1954

La série des Footballeurs, précédée de quelques paysages et natures mortes exécutés quelques semaines plus tôt, a constitué le début de la nouvelle manière que Nicolas de Staël devait conserver jusqu’à sa fin tragique en 1955, où figurent les ensembles exceptionnels, et aujourd’hui tellement connus, des paysages de Sicile, des musiciens de jazz, des vues de port avec des bateaux, des natures mortes composées de bouteilles dans un coin d’atelier ou encore de mouettes en vol dans un ciel gris. Peu de personnages, aucune figure, quelques nus, dont celui-ci. L’un de ses chefs-d’œuvre.

Le tableau Nu couché date de 1954. Il a été exécuté à Ménerbes en Provence, où Nicolas de Staël s’était établi. Il montre une figure féminine, la chevelure noire, nue, couchée, les bras posés sur la poitrine, la jambe droite repliée, qui est vue en plongée, dans un format horizontal très prononcé. Le tableau est de grandes dimensions, mesurant 97 cm de haut pour 1,46 m de large. Il est parfaitement caractéristique des œuvres de cette période, celle des deux dernières années de sa vie, par sa composition, sa structure, son espace, ses couleurs, sa facture et naturellement son recours au sujet, où réside en fait toute l’originalité de Nicolas de Staël et toute sa force.

Si la composition est classique, le point de vue traditionnel, la représentation n’est en revanche ni l’une ni l’autre. Nicolas de Staël recompose les formes, simplifie les contours, élimine les détails, change les couleurs, ramène le motif dans le plan, joue de la frontalité. Il met des éléments colorés et hauts en pâte en relation pour créer des rythmes, dégager de l’énergie, imposer des chocs et des enchaînements, sans jamais décrire le sujet.

De la peinture figurative certes, mais surtout l’affirmation d’une structure et des couleurs dans le plan, un jeu entre des blocs morcelés et des grands aplats. A quoi s’ajoute cette facture si affirmée, faite de matière posée au couteau, voire à la truelle, et qui paraît justement maçonnée, avec ses couches successives où se voient dans les interstices toutes les couleurs qui ont servi à la construction de l’ouvrage. L’harmonie colorée n’appartient qu’à lui, composée de violets et de rouge, complétée de quelques touches de bleu et de jaune, avec une rudesse dans les accords qui renforce la puissance des rythmes. Un chef d’œuvre d’expression picturale, auquel il faut ajouter une provenance authentique et prestigieuse.

“Nu couché”, 1954 de Nicolas de Staël sera vendu le 6 décembre 2011 à 20 heures.



Henryk Berlewi, “HOMME NU, GRIS”, circa 1930


Le peintre polonais Henryk Berlewi a été dans les années 20  l’un des plus importants artistes abstraits européens. Doté d’une solide formation effectuée à Varsovie, Anvers et Paris avant 1914, il se trouve dans le foyer berlinois de l’avant-garde internationale en 1922-1923 où il rencontre El Lissitzky, Theo Van Doesburg et Hans Richter : il y élabore son style et devient l’un des fondateurs du constructivisme polonais.

Son art est fait de formes géométriques simples, carrés, rectangles, triangles, cercles, rigoureusement agencées en séquences dans un  espace plat. Les couleurs sont le noir et le rouge. L’exécution est impersonnelle, mécanique. Influencé par le machinisme, proche des productivistes soviétiques, Berlewi intitule son art, en référence aux techniques de la reproduction, la « Mechano-Faktura » (Mécano-Facture) dans un texte qu’il publie à l’occasion de sa première exposition à Varsovie en 1924,  une provocation qui a valeur de manifeste, présentée dans un garage, le garage Austro-Daimler, où ses œuvres figurent aux murs parmi les automobiles. La même année, il publie son texte en allemand dans la revue Der Sturm à l’occasion de son exposition à Berlin dans la galerie de Herwarth Walden. Il s’agit pour lui de concevoir un art non personnel, susceptible d’application et reproductible industriellement. Il est proche de l’importante revue du constructivisme polonais Blok fondée par Mieczyslaw Szcuka.  En 1927, il quitte la Pologne pour s’établir en France, abandonne l’art abstrait et retourne à la peinture figurative qu’il pratique de façon stylisée, comme le montre ce tableau Nu de dos, peint vers 1930, où l’accent est porté sur la structure et le rythme, le motif étant traité comme le décor dans un solide jeu de plans contrastés.

Longtemps après la fin de la guerre pendant laquelle il a participé à la Résistance, il reviendra à la peinture abstraite, exposera à Paris chez Denise René en 1956 des œuvres dans la suite de sa Mécano- Facture qui seront par la suite considérée comme annonciatrices de l’art optico-cinétique.

“Homme nu, gris” huile sur toile de circa 1930, sera vendue aux enchères dans la vente “Ecole de Paris 1905-1939″ du 23 mars prochain.