Un chef d’œuvre d’Hergé


Cliquez pour agrandir l'imageIl s’agit du dessin connu de tous, redécouvert à chaque nouvelle lecture et suscitant toujours autant de réactions de surprise et de ravissement. Il se trouve sur les pages de garde qui ornent au début et à la fin tous les albums de Tintin. On y voit dessinés en blanc sur un fond bleu uni Tintin et Milou dans des positions particulières qui évoquent leurs différentes aventures.

Il s’agit du dessin original de 1937 sur une grande feuille de 35 x 53 cm réalisé par Hergé, qui a paru dans l’album L’oreille cassée et dans la première réédition de Tintin au Congo en 1937 ; il a été conservé jusqu’en 1958. L’idée, magnifique, d’orner les pages de garde des volumes d’un ensemble de vignettes représentant Tintin et d’occuper cet espace en le faisant participer à l’ensemble est, comme l’indique Marcel Wilmet, une initiative de l’éditeur. Hergé a donc répondu à la commande en créant de façon originale une anthologie de différents épisodes ou d’actions particulières évoquant chacun des albums parus à cette date depuis Tintin au pays des Soviets en 1930 jusqu’à L’oreille cassée de 1937 illustré par 8 vignettes comme Les cigares du Pharaon de 1934.

detailOn y trouve même une représentation de Tintin et Milou dans le grand Nord habillés comme il convient pour une aventure qui n’a pas été réalisée. Les Dupondt en costume chinois sont présents, mais pas le capitaine Haddock. Les vignettes représentées illustrent des actions ou des épisodes particuliers des aventures de Tintin, dans un pousse-pousse, en pirogue en voiture de course, en avion, en auto-mitrailleuse, à cheval, dans différents costumes, de cow-boy, d’Hindou, de Chinois, de militaire, en armure et dans toutes sortes d’attitudes, marchant, courant, ramant, sur le dos d’un buffle, plongeant, sortant de l’eau avec Tchang. Chacune de ces images contient en elle-même une histoire.

detail6On retiendra ici la magnifique leçon de dessin, uniquement au trait, sans modelé, sans hachure, sans ombre, qui caractérise l’art d’Hergé et qu’on a qualifié de « ligne claire ». Son style apparaît d’autant mieux qu’il est ici en négatif, traits blancs sur fond sombre, à l’identique des « bleus » d’architecte. Les dessins remplissent cette double page comme s’il s’agissait de motifs décoratifs ou abstraits, mais il ne s’agit pas d’une addition de vignettes mises côte à côte. La double page est composée par rapport à un axe central, qui correspond à la pliure, chaque page étant ensuite arrangée de sorte qu’il n’y ait pas de motif privilégié : ni centre ni bords extérieurs, mais chaque sujet est placé par rapport à ses voisins pour entretenir une correspondance plastique et de telle sorte que les directions soient prises en compte. On part toujours de l’extérieur pour se diriger vers l’intérieur et chaque angle est occupé par un personnage qui se dirige ou regarde vers l’intérieur, par exemple le cavalier en haut à gauche de la page de gauche, Tintin et Tchang en bas à droite de la page de droite. Une magistrale leçon de composition.

Vente L’Univers du créateur de Tintin le 24 mai 2014



“La Déviation” Moebius, 1974


Une œuvre de Moebius, l’une des plus remarquables sur le plan plastique, l’une de ses plus importantes dans sa carrière, celle complexe, originale, d’un dessinateur de bandes dessinées nommé Jean Giraud et auteur à succès de la série Lieutenant Blueberry devenu petit à petit un créateur au style unique et à l’univers singulier et envoûtant, reconnu comme un des plus grands maîtres dans son domaine quand il a pris le pseudonyme de Moebius.

Moebius, "La déviation"
Moebius, “La déviation”

Il s’agit de la planche finale de la bande dessinée intitulée La déviation, publiée en 1973 dans le journal Pilote. Elle est signée du nom de Gir, c’est-à-dire de l’auteur qui n’est plus Jean Giraud et pas encore Moebius. Le dessin reste encore proche de celui de Lieutenant Blueberry, précis et insistant, lourd de détails accumulés et comportant encore beaucoup de textes écrits en capitales, inscrits dans des bulles ou dans des cases. Mais le réalisme a disparu, remplacé par la caricature pour la case du haut et le fantastique pour les deux cases montrant des paysages, l’un, terrifiant, de la ville, l’autre, tout aussi menaçant, d’une île dans la mer vue depuis la côte.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Dans la première case, l’auteur s’est représenté lui-même de façon caricaturale sur une scène de théâtre, accompagné de figures grotesques, dans un esprit proche de celui de Crumb. Le paysage urbain de la deuxième case illustre la ville de La Rochelle sur le mode fantastique. La composition rappelle autant les dessins de l’architecte futuriste Sant’ Elia que les décors et l’affiche du film Metropolis de Fritz Lang. Il s’agit d’une accumulation de gratte ciel, d’usines, de routes, de ponts destinés à évoquer une ville de l’avenir, qui occupe tout l’espace en faisant disparaître le ciel, tandis que la côte vue au premier plan est à ce point recouverte d’une telle hauteur d’immondices que seule y apparaît encore la pointe du clocher d’une église. Cette vision apocalyptique est donnée comme une représentation des faubourgs de La Rochelle. Le dessin y est précis et rond, sans ombre, les modelés étant obtenus par des hachures si caractéristiques du style de Giraud et qu’on retrouve à la même époque aussi bien chez Hermann que Bilal. S’il s’agit d’un cauchemar, l’humour n’en est pas absent, non moins que les gags, puisqu’on y découvre de nombreuses représentations de formes sexuelles dans l’architecture, ainsi que la présence incongrue d’un aérostat et de l’avion de Blériot perdus au milieu des édifices.

La troisième case permet de découvrir une île volcanique hérissée de nombreux pics, couronnée d’un cratère d’où sort une fumée noire tandis que s’en écoulent des filets de lave. Un château médiéval est construit sur l’un de ses flancs. Si elle est donnée comme une vue de l’île de Ré, il s’agit là encore d’une vision d’horreur tant cette « île noire » apparaît menaçante, en contraste total avec l’attitude des personnages qui la regardent au premier plan, installés sur des massifs de pierres appareillées représentant un quai à l’aspect mycénien. Les faces des énormes blocs dessinent les trois lettres du mot « FIN », ainsi qu’à droite, les mots écrits en capitales « DE LA DEVIATION » et la signature «  GIR » gravés en creux.

Moebius, La déviation (détail)
Moebius, La déviation (détail)

Allant de pair avec le style de ces dessins, on aura compris ici que l’auteur, jouant de la contradiction entre ce qu’il représente et ce qu’il nomme, tombe dans l’absurde et l’inquiétant. Ce faisant, il crée une toute nouvelle forme de bande dessinée qu’il développera sous le nom de Moebius, en même temps qu’il invente un nouvel univers appelé à connaître un grand retentissement.

Cette planche sera vendue dans le cadre de la vente de BAnde dessinées , le 5 mai prochain.



Georges Remi dit HERGÉ (1907 - 1983)


Hergé est l’un des plus grands créateurs du monde de la bande dessinée. Chacun des albums racontant les multiples aventures de Tintin et Milou compte parmi les sommets de cet art si particulier qui allie histoire, découpage et dessin dans un ouvrage imprimé. On a compris aujourd’hui que la bande dessinée est un art complexe et savant et qui demande, outre des idées et du style, des investissements énormes en temps : il y a pour parvenir au résultat si parfait du Lotus bleu, du Sceptre d’Ottokar par exemple, des milliers et des milliers d’heures de travail passées à la table à dessin par l’auteur lui-même et par les collaborateurs de son studio. Parmi tout ce qui est réalisé, où se trouvent les esquisses, les crayonnés, les premiers états, chacune des cases, chaque planche, il y a ce qui est retenu et aboutira et ce qui ne sera pas poursuivi et sera abandonné à un stade plus ou moins poussé. Ces deux cases de Hergé non publiées pour Le Temple du soleil paru en feuilleton à partir de septembre 1946 dans le Journal de Tintin en sont un magnifique exemple : elles montrent, à gauche Tintin et le capitaine Haddock sortant de l’hôtel Cristobal Colon à Callao et s’apprêtant à monter dans un taxi au chauffeur duquel ils indiquent la direction à prendre et, à droite, le capitaine Haddock, Tintin et son chien assis entre eux deux sur la banquette arrière de ce véhicule américain de marque Studebaker dernier modèle. Ces deux cases avec leur dessin définitif à l’encre de Chine où sont disposés les cartouches vides de texte, sont parfaitement exemplaires du style d’Hergé, c’est-à-dire de cette « ligne claire » caractérisée par la précision et la stylisation du trait et par son dessin sans ombre. Dans la case de droite, la mise en page est magnifique avec les personnages vus de face, mais tournés légèrement l’un vers l’autre et en train de se parler, l’air joyeux, quand le chien exprime son contentement d’être là par son expression. Un pur moment de bonheur.



Hergé, “L’île Noire”, 1938


Hergé, qui est un auteur universel, est un des plus grands dessinateurs de la bande dessinée, le créateur d’un style qui allie le génie du trait à l’art de la composition pour donner des images uniques et inoubliables. Depuis ses premières pensées, ses crayonnés (voir la préparation d’une planche de “Tintin au Tibet” dans la même vente sous le numéro 359), toutes ses études, jusqu’à l’aboutissement de chacun de ses dessins, du motif ou de la figure isolée à la planche entière sans parler des sujets traités et de la conduite du récit, l’art d’Hergé s’est imposé dans le monde.

Hergé (1907-1983), L'île Noire, 1938

Hergé (1907-1983), L'île Noire, 1938

Tous les volumes de Tintin et Milou, ceux également magnifiques des aventures de Jo et Zette et ceux de la série moins connue, mais combien exceptionnelle par leur degré de simplicité, montrant les exploits de Quick et Flupke, témoignent de la force et de l’unité de son style ainsi que de l’universalité de sa vision.

On voit ici le dessin fait pour une couverture du journal Le Petit Vingtième où paraissait en feuilleton les aventures de Tintin, avant la création en Belgique du Journal de Tintin en 1946 : il s’agit du numéro 6 du 10 février 1938 pour lequel Hergé choisit de représenter un moment particulièrement dramatique de son histoire intitulée L’île noire qui se déroule notamment en Ecosse : celle du face à face au sommet du donjon du château , devant la mer, de Tintin avec un gorille en liberté et particulièrement agressif. Tout est dans la composition, c’est-à-dire le cadrage, mettant en rapport les protagonistes de la scène, la bête vue de face, dans la partie gauche et emplissant la quasi totalité de l’image, Tintin situé à droite, vu de trois-quarts arrière, coupé par le cadre : leur place et leur importance dans la composition traduisent visuellement le caractère problématique de la situation. Le décor est simple, efficace, la mer étant représentée par le trait de l’horizon. Quant au dessin, précis, économe, définissant les formes au moyen du trait, sans ombre, mais sachant répartir les taches noires des encrages, il illustre parfaitement le style d’Hergé qui a été qualifié de «  ligne claire » et qui a fait école.

Une planche d’une exceptionnelle qualité.



Animal’z d’Enki Bilal


Enki Bilal « Animal’z », Exposition du 8 juillet au 10 septembre 2009

L’album Animal’z qui vient de paraître témoigne d’une évolution considérable dans la production d’Enki Bilal : l’histoire même, la forme narrative adoptée, le dessin, les personnages et le décor confèrent à cet ouvrage un style totalement original qui le met à part dans le monde de la bande dessinée.
L’une de ses particularités est d’être faite de dessins indépendants, c’est-à-dire travaillés chacun sur une feuille de papier et non  élaborés en fonction de la planche, c’est-à-dire case par case sur la même feuille. L’autre particularité consiste à avoir choisi un papier teinté bleu-gris et d’avoir utilisé pour le dessin uniquement les crayons noir, blanc et rouge. L’ouvrage se trouve donc sans couleur, jouant uniquement sur les valeurs.
Enki BilalLe dessin retenu ici montre une tête en gros plan. Le personnage masculin représenté correspond au canon  élaboré par Enki Bilal, fait de réalisme et de stylisation. Il est vu en légère contre-plongée et pris dans un cadrage cinématographique. La figure et le décor très esquissé sont dessinés au crayon noir pour faire venir les formes et obtenir le modelé des volumes sur le papier teinté. Des rehauts de crayon blanc mettent les yeux en valeur et apportent des lumières sur certaines parties du visage,le nez, les pommettes et les lèvres. Quelques rehauts de crayon rouge soulignent les yeux et animent la barbe et les cheveux. Tout en étant le produit d’un pur dessin, cette feuille par sa technique se montre plus picturale que graphique.
En utilisant ces moyens, qui donnent son style à l’ensemble de l’ouvrage, Enki Bilal reprend à son compte la technique de la grisaille largement utilisée dans  l’histoire de l’art depuis le Moyen Age tant en peinture que dans le dessin. C’est évidemment au peintre de l’Impératrice Joséphine que l’on pense, Pierre-Paul Prud’hon, qui a fait de l’emploi du papier teinté la marque de ses dessins : La Justice et la Vengeance divine poursuivant le crime, le dessin du Louvre pour son célèbre tableau de 1808, montre bien cette utilisation particulière de la pierre noire pour faire surgir du fond sombre les masses et marquer les volumes, que les rehauts de craie blanche viennent illuminer. D’autre part les exemples sont nombreux dans la peinture d’utilisation de la grisaille, c’est-à-dire d’œuvres faites  de noir et de blanc mélangés pour obtenir différents gris, comme le montrent déjà les miniatures du Moyen Age et certains revers de polyptiques au XVe siècle. De l’Autoportrait de Fouquet à Rubens, puis à Boucher des trompe-l’œil de Boilly à Picasso et jusqu’à Jasper Johns et Andy Warhol, les exemples de grisaille sont nombreux et toujours fascinants, que l’on songe à la version de l’Odalisque en grisaille d’Ingres, conservée au Metropolitan Museum de New York. Quelle lignée pour Enki Bilal.