Jacques Majorelle et ses contemporains


Bernard Boutet de Monvel (1881-1949) Fez, 9 heures 1918 Huile sur toile 98 x 98cm Estimation : 120 000-180 000€

Bernard Boutet de Monvel (1881-1949)
Fez, 9 heures 1918
Huile sur toile
98 x 98cm
Estimation : 120 000-180 000 €

Bernard Boutet de Monvel est le peintre de la « jet set » des années 20 à Paris comme à New York, il est le portraitiste le plus demandé par la café society américaine, et l’un des peintres les plus fêtés.

Notre tableau provient de la collection de Paul Manship, grand sculpteur américain des années 30. Ce dernier est très reputé aux Etats Unis pour sa sculpture Prometheus, qui orne la fontaine du Rockefeller Center à New York.

Dès 1908, le couturier Paul Poiret avait repéré son talent et sa « peinture rectiligne », déchaînant alors la critique posait pourtant les fondements de ce que sera plus tard la peinture Art Déco. Aviateur couvert d’honneur pendant les premières années de la 1ère guerre mondiale, il est muté au Maroc et reprend ses pinceaux qu’il n’avait plus touchés depuis la déclaration de guerre. Il peint de sa terrasse la ville de Fez à toutes les heures du jour, dont les murs à la matière solide qu’il maçonne au couteau et synthétise à l’extrême, deviennent une juxtaposition de rectangles que délimitent rigoureusement des segments de droites tracés à la règle. Bernard Boutet de Monvel laisse en un an et demi une vision singulière et puissante du Maroc, loin des clichés orientalistes, une vision s’attachant à dégager les lignes de force et les valeurs de cette architecture séculaire ; une vision n’ayant jusqu’alors pas d’égal et ayant, pour cette raison, profondément influencé son ami Jacques Majorelle.



Marcelle Ackein (1882-1952), « Passantes », circa 1935


L’Afrique noire, constitué un sujet de prédilection pour les peintres au XXe siècle à partir des années 20.

Marcelle Ackein, "Passantes"

Marcelle Ackein (1882-1952)
« Passantes », circa 1935

La « Croisière noire », lancée par André Citroën et conduite par Georges-Marie Haardt de 1924 à 1925, est sans doute pour beaucoup dans l’intérêt qu’elle suscite, qui culminera en 1931 avec la construction du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie situé à la Porte Dorée à Paris. Le music-hall, la littérature, le cinéma ont fait le reste. Parmi tous les artistes qui se sont rendus en Afrique l’un des plus personnels est une femme peintre, Marcelle Ackein. Elle est née à Alger en 1882, et décédée à Paris en 1952. Elle a fréquenté l’Ecole nationale des Beaux-arts de Paris et exposé régulièrement dans les Salons. Elle a participé à la décoration de la Cathédrale du Souvenir africain à Dakar consacrée en 1936 et elle est présente à l’Exposition internationale de Paris de 1937.

Marcelle Ackein s’est rendue au Maroc en 1920, de là en A.O.F., au Sénégal, au Soudan, en Guinée, au Niger. Toute son originalité tient dans son art de la composition, dans son traitement de la figure et de l’espace, dans l’ampleur des formats requis et dans sa facture, maçonnée, construite, traduisant le labeur et dont l’aspect mat évoque le rendu de la fresque. Le tableau Passantes, peint autour de 1935, constitue un exemple magnifique de son style. Occupant un grand format, mesurant plus de 2m de haut, il représente, installé au premier plan, un groupe de trois femmes africaines en costume traditionnel et portant un panier sur leur tête. Au deuxième plan, c’est-à-dire plus en hauteur, un bananier avec un groupe de deux hommes en costume militaire. Au troisième plan, c’est-à-dire loin derrière en haut de la composition, deux hommes sont assis, tandis que la partie supérieure est occupée par la ligne du bord de mer, l’eau où se voit un petit bateau, un paquebot, un phare sur un rocher, enfin la rive opposée dessinée par une côte rocheuse.

Marcelle Ackein<br />« Passantes » (détail)

Marcelle Ackein (1882-1952)
Passantes, circa 1935 (détail)

Ce qui compte au-delà de la description réside dans le savant agencement entre ces différents groupes et plans, étagés en hauteur, traduisant l’espace, mais refusant la profondeur. Ce qui retient se trouve dans le rapport entre les figures du premier plan déplacées vers la droite et le paysage au fond traité en frise, en passant par les plans intermédiaires décalés à gauche, décalés à droite. Ce qui frappe ressort de la stylisation des formes et de leur traitement très géométrique : pas de modelé, des aplats, des volumes traités en facettes, comme celui du dos et des bras du personnage du premier plan. Des ombres simplifiées, des couleurs atténuées. Ce qui fascine, c’est la technique utilisée, une juxtaposition de touches épaisses de peinture posées verticalement et par rangées horizontales, patiemment, systématiquement, de façon à donner à la surface picturale une structure homogène, régulière, unificatrice, la présence insistante de la matière allant de pair avec la stylisation de la forme et la maîtrise de la composition.

Un style reconnaissable et unique, mais en même temps bien dans le goût des années 20 et 30, marqué par André Lhote, reprenant les formules de Boutet de Montvel, proche de Lyonel Feininger, une représentation altière et parfaitement évocatrice, mais en même temps qui ne dédaigne pas le décoratif : l’art de Marcelle Ackein, à redécouvrir et à apprécier. D’ores et déjà, “Passantes” représente l’un de ses chefs d’œuvre et cette oeuvre sera présentée aux enchères dans la prochaine vente de Tableaux Orientalistes du 5 juin 2012.



Lucien Levy-Dhurmer, “Beautés de Marrakech”, 1930


Lucien Lévy-Dhurmer a été l’un des grands artistes français du mouvement symboliste à la fin du XIXe siècle. Ses œuvres, essentiellement au pastel, sont faites d’images à la fois simples et riches de sens, immédiatement lisibles et cependant mystérieuses, et qui ne s’oublient pas tant l’idée se trouve traduite dans la composition.

 Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930
Lucien Levy-Dhurmer, Beautés de Marrakech, 1930

Méduse, L’hiver, Mystère, Silence, qui sont conservées au Musée d’Orsay, tout comme ses portraits de Georges Rodenbach et de Pierre Loti avec lesquels il était lié, comptent parmi les chefs d’œuvre de l’époque. La période symboliste de Lévy-Dhurmer a toutefois été brève.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’artiste a évolué en se tournant plus vers le réalisme et à la faveur de ses voyages nombreux, au Moyen-Orient et notamment en Afrique du Nord, comme le montre cette œuvre “Beautés de Marrakech”, exécutée vers 1930 au pastel, technique qu’il a continué à préférer, utilisée ici dans un grand format. Elle représente trois personnages féminins typiques de ce pays avec leurs voiles, leurs tatouages, leurs bijoux et leur chevelure apprêtée. La composition est fondée sur un triangle isocèle très ouvert, les têtes des trois personnages se trouvant réunies au sommet, les mains de la figure centrale étant placées aux extrémités pour fermer l’ensemble.

Beautés de Marrakech (détail), 1930
Beautés de Marrakech (détail), 1930

L’essentiel se trouve cependant dans le traitement des formes et des couleurs, où tout se confond, les bleus et les orangés, les vêtements et les chevelures, les motifs principaux et le décor, pour mieux faire ressortir les visages et l’intensité des regards. Une œuvre envoûtante.

Beautés de Marrakech, détail
Beautés de Marrakech, détail


Jacques Majorelle (1886-1962) détail de Fatima, Marrakech, circa 1934


Ce tableau de Jacques Majorelle appartient à une série d’œuvres peintes à partir de 1930 et qui prend pour sujet la représentation de figures féminines nues, marocaines, mais noires, venant du pays Glaoua, c’est-à-dire des plateaux berbères.

Jacques Majorelle (1886-1962) Fatima, Marrakech, circa 1934

Jacques Majorelle (1886-1962) Fatima, Marrakech, circa 1934

Jacques Majorelle, qui est le fils de Louis Majorelle, l’un des créateurs de l’Art nouveau, est un peintre orientaliste, connu pour ses paysages de l’Atlas, pour ses Kasbahs, leur architecture et ses scènes de la vie quotidienne. Le succès qu’il a obtenu, tant au Maroc qu’en France, lui a permis de se faire construire, dans la palmeraie de Marrakech, sa maison, la fameuse villa Majorelle à laquelle il doit notamment la permanence de sa reconnaissance.

Ici, Fatima, le personnage qui donne son titre à l’oeuvre, est représentée seule, assise au sol, les mains sur les genoux et regardant devant elle, se détachant sur un décor de feuilles de bananier. Le dessin est précis, il privilégie la ligne ; les formes rendues par le modelé sont simplifiées ; la couleur est rare, de l’ocre foncé incluant de la poudre d’or vaporisée pour la figure, du vert rehaussé d’argent et un peu de bleu dans le fond pour le décor, selon une technique propre à l’artiste qui donne un aspect luisant , cuivré, métallique aux épidermes. L’image offre toutefois quelque chose d’unique : la pose du personnage, son isolement, son immobilité, son manque de toute expression, à quoi il faut ajouter l’absence de tout sous-entendu sexuel, de toute allusion érotique, fréquentes dans la série comme il apparaît par exemple dans La Sieste, l’œuvre acquise par l’État au début des années 30. Ce qui frappe dans Fatima, c’est le hiératisme du personnage et son côté sculptural. Cette figure exprime de la majesté, son aspect d’idole lui confère du sacré ; elle permet la célébration d’un culte à la beauté.

Jacques Majorelle (1886-1962) détail de Fatima, Marrakech, circa 1934

Jacques Majorelle (1886-1962) détail de Fatima, Marrakech, circa 1934

Privilégiant la simplicité et cherchant à traduire la noblesse, Majorelle a bien mis en valeur les influences qu’il a reçues, qui proviennent de la statuaire africaine comme des divinités de Gauguin. Le tableau montre la continuité des sujets traités depuis L’Odalisque et Le Bain turc d’Ingres et qui se poursuit jusqu’au XXe siècle et à Matisse. Sont tout autant apparents les rapports que son art entretient avec les créateurs de son temps dans le traitement des formes et de l’espace, de Robert Poughéon à Paul Jouve, en passant par Tamara de Lempicka, soit un cubisme transformé par l’attachement au réel et le goût appuyé du décoratif. Modelée comme une statue, sa figure évoque tout autant l’art de Joseph Bernard, l’un des sculpteurs les plus parfaits des vingt premières années du XXe siècle.
Fatima exprime donc en une seule image tout l’art de Majorelle : un art savant, nourri de références, très élaboré sous la simplification apparente et à la technique d’exécution parfaite. Un art directement accessible mais qui renferme pour toujours une part de secrets.