Liuba et Ernesto Wolf : L’art de la collection


Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

Vase Kandila en marbre, art des Cyclades, 3000-2800 AV.J.C.

La collection d’Ernesto et Liuba Wolf a sans doute été l’une des plus importantes et surtout l’une des plus originales qui ait été rassemblée dans la deuxième moitié du 20e siècle. Elle a pour origine l’Amérique du Sud mais ses fondements sont en Europe. Elle a couvert plusieurs domaines réunis de façon très complète, mais, semble-t-il, sans rapport les uns avec les autres, puisqu’on y trouvait du verre, des verres depuis la Mésopotamie jusqu’à l’art baroque à la fin du XVIIIe siècle, des livres illustrés et des manuscrits enluminés du Moyen Age et de la Renaissance, de l’art africain représenté par un seul type d’objet, la cuiller, un petit groupe d’œuvres d’art du 20e siècle de Chagall à Poliakoff, des livres illustrés et des estampes du 20e siècle, de Toulouse-Lautrec à Picasso, de nombreux objets d’art provenant de l’Antiquité et du Moyen Age, ainsi que de l’art islamique ancien tel qu’il est célébré aujourd’hui au musée du Louvre.
On pourrait croire à un mélange très hétéroclite et sans cohérence aucune. En réalité pour plusieurs de ces ensembles, il s’agissait de collections complètes constituées de pièces rares et patiemment choisies pour leur qualité esthétique. Ainsi la collection consacrée au verre, une marque rare d’intérêt pour ce matériau fragile et solide, dur et transparent, a-t-elle été constituée de centaines de pièces de toutes les époques et de toutes les civilisations, principalement de l’Antiquité, du Moyen Age et de l’Islam, puis donné par Ernesto Wolf au Landesmuseum de Stuttgart. La collection de cuillers en provenance d’Afrique comporte de son côté 125 numéros. Les livres et manuscrits du Moyen Age au 20e siècle vont d’un Ars Moriendi illustré et édité à Cologne en 1479 au Jazz de Matisse édité à Paris par Tériade en 1947. La collection pour Ernesto Wolf constituait l’incarnation de l’excellence, elle était synonyme de la plus haute culture.

Livre d’heures à l’usage de Rouen, circa 1440

Livre d'heures à l'usage de Rouen, circa 1440

Ernesto Wolf était un industriel d’origine allemande, né en 1918 à Stuttgart. Venant d’Argentine où ses parents s’étaient réfugiés avant la guerre, fuyant leur pays dès 1932, il s’était établi au Brésil dans les années 50 où il rencontra son épouse Liuba (1923-2005), d’origine Bulgare, qui était sculpteur et avait été élevée par Germaine Richier à Paris. Ainsi à côté de ses activités professionnelles dans l’industrie du meuble et le commerce du coton, Ernesto Wolf fondera à São Paulo la galerie São Luis, qui soutiendra les artistes brésiliens. Les collections qu’il a réunies avec son épouse constituent la troisième partie de ses activités, sans doute pour lui la plus essentielle. Dans chacun des domaines qui vont être dispersés avec soin par la maison de vente Artcurial, la collection de verre étant à présent conservée dans un musée, retenons quelques exemples : ainsi une statuette en marbre provenant d’Anatolie, particulièrement « moderne » pour une sculpture datant de près de 5000 ans. La simplification des formes, la stylisation de la silhouette avec le mouvement des épaules et des hanches et surtout le traitement de la tête et son rapport au cou, le polissage de la surface, la netteté des lignes en font une œuvre exceptionnelle, comme l’est l’aquamanile du Moyen Age d’origine allemande, si lointain et si proche. Voyons le tableau de Georges Rouault, une œuvre de 1938-1939. Le sujet, une figure de clown, est très familier à l’artiste. Il est ici vu de profil. Le style si caractéristique de Rouault est représenté par ses couches épaisses de peinture, le traitement par blocs de l’ensemble et le clair-obscur qui renforce l’esprit dramatique contenu dans cette figure symbolique.

Serge Poliakoff (1900-1969) Composition, 1966

Serge Poliakoff (1900-1969)
Composition, 1966

Le tableau de Serge Poliakoff peint en 1966, évidemment abstrait, présente comme en écho quelques-uns de ces traits, notamment celui du clair-obscur. Parmi les très rares et précieux manuscrits enluminés figurant dans la collection de ce membre actif de l’Association Internationale de Bibliophilie se trouve un livre d’Heures en provenance de Rouen, très largement décoré de miniatures en pleine page, de vignettes et de marges ornées avec générosité selon le goût du milieu du XVe siècle. Certaines enluminures ont été réalisées à Rouen par le Maître de Talbot, dans les années 1440. D’autres, de Robert Boyvin, sont postérieures à la confection de ce livre et ont été rajoutées à l’ensemble en 1502, comme preuve supplémentaire du « prix » que son propriétaire de l’époque attachait à un ouvrage déjà somptueux.

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

Cuiller antropomorphe Dan, Côte d’Ivoire

L’art du livre illustré a franchi les siècles. L’un de ses sommets se trouve dans Jazz d’Henri Matisse, paru en 1947, où les formes colorées alliées au blanc de la feuille créent l’architecture de la page. Regardons enfin parmi des dizaines de modèles cette cuiller Fang du Gabon en bois sculpté. L’ustensile voit son manche travaillé en torsade ajourée et son extrémité ornée d’une tête stylisée. Dans ces objets utilitaires qui sont toujours traités de façon anthropomorphique, ici le corps de la figurine est-il constitué par le manche et le cuilleron. Le rapport est facile à trouver avec une autre cuiller de l’éthnie Dan de Côte d’Ivoire, où tout se trouve inversé : le manche est constitué d’un buste cylindrique étroit surmontant deux jambes réunies par le bassin, qui permettent à l’objet de tenir debout. C’est le cuilleron qui fait ici office de tête. L’imagination est sans fin.

L’art de la collection est aussi un acte de création. On le voit avec la collection d’Ernesto et Liuba Wolf, où, dans chacun de ses domaines, les œuvres réunies avec tant de science et de goût entrent en correspondance et se répondent.



Kurt Schwitters, MERZ N°11 “TYPOREKLAME”, 1923


Kurt Schwitters est l’un des plus grands artistes du mouvement dadaïste, puis du constructivisme. Il était à Hanovre, ville qui est devenue grâce à lui l’une des capitales de l’art du XXème siècle entre 1918 et 1933. Beaucoup d’événements se sont passés à Hanovre dans les musées, les centres d’art, chez les industriels attirés par le progrès et l’innovation, dans l’administration, chez les artistes, les peintres, les sculpteurs, les architectes, les poètes, les écrivains, les amateurs d’art et les collectionneurs. Kurt Schwitters y avait son atelier, devenu le Merzbau, qui a été visité par Jean Arp, Theo Van Doesburg, László Moholy-Nagy, El Lissitzky, il y éditait sa revue, Merz, il était en contact avec tout le milieu artistique international, il était aussi grand poète et écrivain. Kurt Schwitters a exercé une influence considérable de son vivant comme créateur, comme chef de file, et après sa disparition en 1947 sur tous les artistes qui ont pratiqué l’art du collage, de l’assemblage, de la performance, de la poésie et de la littérature, au premier rang desquels on peut citer Robert Rauschenberg, Eduardo Paolozzi, Arman d’un côté, de l’autre Samuel Beckett.

Kurt Schwitters, Couverture de "TYPOREKLAME PELIKANNUMER", 1923

Kurt Schwitters, Couverture de "TYPOREKLAME PELIKANNUMER", 1923

Kurt Schwitters, dans la logique de ses idées, a été typographe. Il a voulu trouver des applications à son art notamment dans le domaine de l’imprimé : affiche, journal, réclame comme on disait alors s’agissant de la publicité. Il a créé des logotypes, mis en page des affiches, des dépliants, des revues dont la sienne, Merz, et quantités d’autres types de documents jusqu’à être chargé par la Ville de Hanovre de toute son image de marque, du papier à en-tête de la mairie et de ses services, au programme de l’opéra et à la publicité pour le tramway. D’où l’intérêt de ce numéro 11 de la revue Merz paru en 1923, consacré à la publicité : intitulé « Typo-Reklame », il présente le programme de l’artiste  consacré à la typographie avec le texte publié page 2 « Thesen über Typographie », donne différentes citations à l’appui de ces idées, notamment celles de Max Burchartz, peintre allemand expressionniste à ses débuts, passé par le « Stijl Kursus » de Theo Van Doesburg à Weimar et devenu l’un des principaux représentants du néoplasticisme dans ce pays. Kurt Schwitters donne en même temps des exemples concrets de mise en page avec celle de la page de titre, de la page 2 et de la quatrième de couverture consacrée à son agence de publicité Merz Werbezentrale et à sa propre revue Merz, avec des mentions pour les titres des autres publications d’avant-garde de l’époque, telles que L’Esprit Nouveau, De Stijl, G.

Kurt Schwitters, 4ème de couverture de TYPOREKLAME PELIKANNUMER, 1923

Kurt Schwitters, 4ème de couverture de TYPOREKLAME PELIKANNUMER, 1923

Les autres pages de ce numéro sont des superbes exemples de mise en page par Kurt Schwitters de publicité pour la firme d’articles de bureau de Hanovre Pelikan (encres, crayons, gommes, couleurs, rouleaux de machines à écrire…), où sont appliquées ses idées, à la fois constructivistes et en même temps très proches de l’art de Mondrian dans l’emploi des lignes horizontales et verticales, l’équilibre entre les éléments et le recours à la dissymétrie. Une magnifique création.

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